«À l'aube»: Philippe Djian au crépuscule du drame

Philippe Djian impose un écosystème singulier où le détail signifiant est dissimulé dans un jeu fin d’ombre et de lumière.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Philippe Djian impose un écosystème singulier où le détail signifiant est dissimulé dans un jeu fin d’ombre et de lumière.

Entrer dans un territoire narratif balisé par Philippe Djian, c’est forcément fouler une terre sauvage, c’est pénétrer au coeur d’un écosystème singulier où le détail signifiant est dissimulé dans un jeu fin d’ombre et de lumière où l’intrigue se dévoile par petites touches, au rythme de scènes aux dialogues enchâssés dans la description de l’action et des lieux.

 

Tout est en phase. Rien n’est de trop, pour cultiver les mystères et les secrets donnant cet engrais à une humanité en détresse, à des êtres abîmés par leur condition, par leur environnement et qui s’empêtrent dans leurs vaines tentatives de s’en sortir.

Joan, femme forte et déterminée, au coeur de cette nouvelle fiction, tient de la bouture qui reproduit une espèce récurrente dans l’oeuvre de Philippe Djian. Elle a le dynamisme de sa trentaine, tient une friperie au centre-ville de Cambridge, dans la banlieue de Boston, avec son amie Dora, commerce bien légitime qui sert surtout de paravent à un vaste réseau d’escortes dont les deux femmes sont autant les victimes consentantes que les principales actionnaires.

La mort violente des parents de Joan vient troubler une existence grise à l’équilibre précaire. Le drame va la forcer à regagner la maison familiale pour prendre soin de Marlon, un frère au développement mental inabouti, mais aussi à côtoyer Howard, ami de ses parents qui débarque dans sa vie pas seulement pour offrir de la compassion, mais surtout pour mettre la main sur un montant d’argent que le couple aurait caché dans le sous-sol. L’origine des billets est bien sûr suspecte. Cela fait partie de l’intrigue.

Dans le décor d’une Nouvelle-Angleterre dépeinte loin des clichés habituels, avec, au surplus, une inclinaison du regard témoignant même d’une fine connaissance des lieux, Philippe Djian met en scène, dans ce 29e roman, une attachante constellation de personnages gravitant autour de Joan. Il y a Dora, qui s’interroge sur l’espérance de vie en banlieue « pour une fille habituée à porter des talons hauts et des jupes courtes plutôt que des godasses à semelles de caoutchouc et des salopettes ».

Il y a John, policier, aspirant shérif, complice de toutes ces femmes à la sexualité tarifée — l’homme « ne peut pas être complètement mauvais » puisqu’il a pensé voter pour Bernie Sanders. Puis il y a Vickie, qui « se donne un an avant d’arrêter », Corinne, la mère au foyer arrondissant ses fins de mois dans le « réseau », ou encore Ann-Margaret, fâcheuse qui, en s’approchant un peu trop de Marlon, va certainement plus perdre que gagner.

L’aube peut être un moment propice pour les nouveaux départs, pour le délestage de poids qui précède un envol ou pour mettre un point final à des histoires qui depuis trop longtemps, par indolence ou aveuglement, attendent leur dénouement. Mais pour Philippe Djian, ce point de commencement devient surtout une matrice, celle qui, dans l’angoisse sourde et le désenchantement, fait tomber les lumières et apparaître les crépuscules.

Extrait de « À l’aube »

« Coordonner le rendez-vous des filles avec les clients, retenir les hôtels, encaisser l’argent, surveiller sa messagerie en permanence, répondre aux questions que l’on posait sur les filles, sur leurs goûts, leur caractère, bref, tout ce travail d’organisation, de logistique, de maintenance, parfaitement ennuyeux, l’occupait un bon moment quand elle rentrait. »

À l’aube

★★★ 1/2

Philippe Djian, Gallimard, Paris, 2018, 190 pages