«L’oeuvre incomplète d’Amílcar Torpp»: l’art de tuer pour dessiner

Le livre «L’oeuvre incomplète d’Amílcar Torpp» est aussi mystérieux que le destin du personnage qui en occupe le centre.
Photo: Pierre Pratt Le livre «L’oeuvre incomplète d’Amílcar Torpp» est aussi mystérieux que le destin du personnage qui en occupe le centre.

Ne pas trop chercher à comprendre et se laisser bercer par la douce illusion des faits : Amílcar Torpp a étudié à l’École polytechnique de Montréal pour devenir ingénieur en énergie électrique. Mais un jour, il tue sa femme pour ne pas avoir à lui avouer qu’il veut quitter l’ingénierie pour se lancer dans l’illustration. Et il se met à dessiner. Pas n’importe quoi : des couvertures de polars toutes porteuses d’un titre en portugais. Celle intitulé Le bègue (O gago, dans la langue de Pessoa) représente même sa douleur « sous la forme d’un couteau qui le transperce, mais qui semble l’avoir raté (épargné ?) quelques fois ».

Amílcar Torpp a tué pour dessiner. « Maintenant, il dessine parce qu’il a tué », ce qui semble particulièrement amuser André Marois et Pierre Pratt, qui viennent de donner la vie à ce personnage singulier. Le deuxième est illustrateur, il a vécu à Lisbonne, où il a imaginé des couvertures de livres sans autre intention que de se distraire. Le premier est romancier, auteur de polars, et a décidé de coller de courtes histoires à ces dessins donnant l’impression de construire quelque chose d’inachevé.

Au début, la marée de l’Atlantique crache le corps d’un homme recroquevillé tenant fermement un dossier dans un sac en plastique, dossier contenant les couvertures de 32 polars. À la fin, l’inspecteur en chef De Moraes estime que l’affaire est réglée. Entre les deux, outre le bègue, le lecteur fait la connaissance rapide de Nadia, d’un manchot, croise un pendu qui a enlevé ses chaussures ou dix petits Japonais dans un assemblage de 32 récits interreliés, mais pas toujours, qui prennent appui sur les codes d’un genre pour démontrer très vite que « tout est dans tout, et vice versa ».

C’est étrange et brillant à la fois. C’est ludique et bien ficelé, mais au final, c’est surtout aussi mystérieux comme objet que le destin du personnage qui en occupe le centre.

Extrait de «L’oeuvre incomplète d’Amílcar Torpp»

« Ses trois enfants ne vivent plus avec lui. Le benjamin finit ses études de droit à Bordeaux. La cadette s’est découvert une passion pour la cuisine, qu’elle assouvit dans un grand restaurant parisien. L’aîné est resté au Québec, sans ne plus jamais communiquer avec qui que ce soit. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, paraît-il. Amílcar est parti lui aussi, dans une autre ville, un autre pays, pour tenter de s’oublier dans une langue étrangère. »

L’oeuvre incomplète d’Amílcar Torpp

★★★

André Marois et Pierre Pratt, Somme toute, Montréal, 2018, 164 pages