La déclaration d’amour de Gilles Jacob

L’ex-président du Festival de Cannes, Gilles Jacob, à la 70e édition en 2017
Photo: Valery Haché Agence France-Presse L’ex-président du Festival de Cannes, Gilles Jacob, à la 70e édition en 2017

Le paradoxe est aussi prévisible qu’amusant : depuis des lunes, la relation entre le Festival de Cannes, qui a remis ses paillettes en marche sous les flashs des photographes cette semaine pour une 71e édition, et Hollywood, haut lieu du rêve mis en pellicule, a toujours navigué entre l’amour et la haine.

Et rien n’est plus normal. C’est que l’un a besoin des films de l’autre pour donner du coffre, du faste, du glamourà son événement. Et l’autre se demande bien ce qu’il irait « faire au Festival, surtout en compétition », avec le risque de vivre l’affront public d’une Palme lui passant sous le nez « au profit d’un petit film d’auteur devant un jury international aux goûts peu discernables », résume Gilles Jacob, ex-délégué général et ex-président de l’illustre messe du cinéma mondial et auteur du Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes, une déclaration d’amour en 800 pages à un lieu, à une instance de valorisation, à ses artisans, à ses stars, à sa conception du cinéma, à son passé et aussi à son avenir que Cannes, y compris dans l’euphorie des prochains jours qui vont faire de la ville du sud de la France l’épicentre du septième art, ne devrait jamais tenir pour acquis, dit-il.

« Rien n’est éternel, lance au téléphone Gilles Jacob, joint il y a quelques jours par Le Devoir. Cannes a une avance très forte sur les autres festivals, parce qu’il a le marché du film le plus important du monde associé à un volet artistique d’envergure. Mais il a des concurrents sérieux », dont le Festival international du film de Toronto, pointe-t-il, comme une nouvelle flamme vers laquelle Hollywood pourrait bien un jour se tourner pour entamer une nouvelle relation, comme dirait l’autre.

« Hollywood n’a jamais voulu faire un festival international parce qu’il en serait toujours l’unique gagnant, dit l’homme qui a côtoyé, enlacé, embrassé les plus grandes stars du monde au sommet des marches du Palais des festivals pendant ses 13 années de présidence.

Toronto, un concurrent

Par contre, Hollywood ne boude pas Toronto, parce que l’endroit est proche de Los Angeles, parce qu’on y parle la même langue et parce que, mieux que Cannes, l’événement est bien placé dans l’année pour le début de la campagne des Oscar. En plus grand nombre année après année, les agents, les acheteurs, les acteurs, les vedettes sont là. Ce qu’il manque à Toronto, c’est une compétition de films. Et si cela devait s’y ajouter, alors Toronto deviendrait un concurrent estimable et sérieux » au vieux festival du Vieux Continent.

Mais tout ça, ce ne sont que des « si » avec lesquels on peut mettre autant Cannes en bouteille que faire naître l’illusion sur un grand écran dans une salle obscure, une magie que l’homme connaît bien pour l’avoir découverte en 1964, lors de son premier festival. Gilles Jacob était alors jeune journaliste à la revue Cinéma 64. Il est ensuite passé à L’Express. « C’était l’émerveillement, se souvient-il. J’arrivais dans le temple du cinéma, je rencontrais des metteurs en scène. Un cinéphile comme moi était comblé. Il y avait aussi moins de monde qu’aujourd’hui, pas de sécurité, pas de gardes du corps, juste un événement artistique. C’était beaucoup plus agréable. »

Hollywood n’a jamais voulu faire un festival international parce qu’il en serait toujours l’unique gagnant

Depuis 1978, année où, comme recruteur d’aspirants à la Palme d’or, Gilles Jacob a fait fi de la politique internationale pour présenter à Cannes L’homme de marbre du Polonais Andrzej Wajda, alors censuré dans son pays — le film a reçu le prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique cette année-là —, Cannes a effectivement bien changé, dit-il, en assumant sa part de responsabilité. « En matière de sécurité, on prêche aujourd’hui par le trop-plein, dit-il. Quand les stars débarquent à Cannes, elles sont entourées de leur garde du corps, des gardes du corps de leur studio, de la protection du Festival, de la protection de la Ville et de la police nationale. Cela, en plus des tireurs d’élite sur les toits qui surveillent en permanence le site. Du coup, le public a plus de chances de voir un garde du corps qu’une vedette » qui devient dès lors plus accessible sur l’écran d’un téléphone ou d’une télévision que dans la rue et au coeur de toutes ces mondanités cannoises.

Cet autre paradoxe est savoureux, mais pas suffisant toutefois pour briser son histoire d’amour avec l’événement qui, dit-il, reste un « agrément, même s’il y a trop de monde ». « Pendant douze jours, Cannes rassemble des gens du monde entier qui ont en commun la passion du cinéma. Ceux qui font de l’art le montrent, ceux qui le mettent en marché se rencontrent, et tout ça se passe dans une atmosphère de vacances, même si le travail est dur. Cannes, c’est comme une pile que l’on recharge sous le soleil de la Côte d’Azur et qui redonne au cinéma mondial un regain d’énergie pour le reste de l’année», tout en nourrissant chez certain, comme Gilles Jacob, les racines d’un amour éternel.

Gilles Jacob sur…

Harvey Weinstein

« Il y avait quelque chose dans son physique et dans ses manières qui me dégoûtait. Ce n’était pas tant sa corpulence que son regard acéré, dont on sentait confusément qu’il vous scrutait pour mieux vous intimider », écrit-il à la lettre W de son Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes. « C’était quelqu’un d’extrêmement violent qui n’hésitait pas à vous téléphoner 15 fois pour vous forcer à prendre un de ses films [dans la sélection], ajoute l’ex-président du Festival au téléphone. Nous ne savions rien de ce qu’il cachait, mais ce que nous avons appris révèle qu’il n’est pas normal et qu’il est répugnant. »

Xavier Dolan

« L’arrivée sur la scène internationale du petit prodige Xavier Dolan, né en 1989, découvert par la Quinzaine (J’ai tué ma mère), multiprimé à vingt-huit ans (Mommy, Juste la fin du monde, Grand Prix Cannes 2016), fait du bruit. À ce rythme, il ne sera pas long à rattraper, le record de participation cannoise de Denys Arcand, phénoménal succès mondial avec Le déclin de l’empire américain… au titre symbolique (Quinzaine 1986). Et — qui sait ? — à réconcilier un cinéma de recherche boudé par le public et un cinéma de coproduction à gros budget… », écrit-il dans son article consacré au Québec. Article dans lequel il revient sur J. A. Martin photographe, de Jean Beaudin, et son prix d’interprétation décerné à Monique Mercure en 1977 et sur Jean-Claude Lauzon, « destiné à une grande carrière », « mais mort prématurément à quarante-trois ans dans un accident d’avion ».

La critique

« On tiendra compte, bien sûr, du tempérament de chaque critique, mais, au Festival, il est plus facile de descendre en flammes un film qui a déplu que d’exposer longuement, après mûre réflexion, les qualités et les défauts d’une oeuvre attendue, y compris au tournant », écrit-il avant de nuancer lui-même ses propos. « Je pose un regard critique sur la critique, mais c’est aussi un regard tendre, dit-il. Les critiques travaillent très dur pendant le Festival. Tout va trop vite. Ce n’est pas évident pour eux. Mais ce métier reste tout de même l’intermédiaire entre l’artiste et le public. Sans critique, il n’y aurait pas de progrès du cinéma. »

Jeanne Moreau

« C’est la marraine du Festival, car elle a occupé tous les postes, dit-il. Elle a été starlette, comédienne, elle a gagné un prix d’interprétation [pour son rôle d’Anne Desbarèdes dans Moderato cantabile de Peter Brook, en 1960], elle a été deux fois présidente du jury, elle a présenté les cérémonies de remise de la Palme d’or, celle du cinquantième anniversaire… Et en plus de son talent, elle avait une très grande sensibilité. C’était une grande dame du cinéma. »

Serge Losique

« Le souverain et talentueux Serge Losique a très longtemps porté à bout de bras le Festival des films du monde de Montréal, qu’il a créé en 1977 et dont il s’enorgueillissait d’avoir fait le Cannes des Amériques », écrit-il dans son dictionnaire. Mais il se dit triste d’apprendre qu’aujourd’hui, ce festival n’est même plus l’ombre de lui-même. « Serge n’a pas su passer la main à temps, dit-il. Il a énormément travaillé pour ce festival, qui avait de grands visiteurs et un programme important. Comme tout le monde, il a ses qualités et ses défauts, mais il mérite d’être salué pour sa contribution. Et je le salue. »

L’affaire La grande bouffe

En 1973, le film de Marco Ferreri fait scandale lors du Festival de Cannes. « Ce soir-là, le public en tenue de soirée s’insurge, les acteurs du film doivent quitter la salle sous les huées, voire les crachats. La grossièreté était dans le film [l’histoire d’un suicide collectif entre amis à grand coup d’excès de nourriture, de sexe et d’alcool…] et la vulgarité aux lèvres des siffleurs », écrit-il. « Quand on y pense aujourd’hui, c’est inimaginable, ajoute-t-il en entrevue. C’était un film agressif, oui, une fable pessimiste en avance sur son temps. Mais quand même : Catherine Deneuve s’est fait cracher dessus, non pas parce qu’elle était dans le film, mais plutôt au bras de Marcello Mastroianni, son compagnon de l’époque. »

Les starlettes

« La starlette a longtemps fait les beaux jours du Festival de Cannes, les unes des magazines, les pages spectacle de France-Soir à l’époque où le journal tirait à un million et demi d’exemplaires, écrit-il. […] L’élégance en maillot de bain évoque le sous-vêtement, le sous-vêtement c’est le sex-appeal, on est prié de regarder mais de ne pas toucher. » La starlette est au croisement du cinéma et de la sexualisation à outrance de ses actrices. « Le cinéma a toujours été l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes, pour reprendre la formule de Jean George Auriol de La Revue du cinéma, dit-il. Les starlettes sur la croisette ont toujours attiré le regard des hommes. Mais il ne faut pas oublier que les acteurs ont aussi attiré le regard des femmes. »

Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes

Gilles Jacob, Plon, Paris, 2018, 820 pages