Les voyages endeuillés de Laure Bouvier

Le troisième roman de l’auteure ondoie entre différents sujets, passe d’une considération à l’autre, serpente entre le social et l’intime.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le troisième roman de l’auteure ondoie entre différents sujets, passe d’une considération à l’autre, serpente entre le social et l’intime.

Si l’art de la conversation est en voie de disparition, Laure Bouvier en est rien de moins qu’une résistante. Suite argentine, le troisième roman de l’auteure de Tanisi (2012), ondoie entre différents sujets, passe d’une considération à l’autre, serpente entre le social et l’intime, à la manière d’une discussion qui s’étirerait après le repas, en fin de soirée. Que ses longues phrases zigzagantes rappellent les routes étroites du nord-ouest de l’Argentine, où sa narratrice se réfugie afin de traverser le deuil de son mari, ne tient peut-être pas du hasard.

« L’art nous requiert tout entier, et le brouillard est loin d’être dissipé. C’est en effet toujours le néant dans ma tête, et le jour où je pourrais me remettre à inventer en écrivant me paraît aussi lointain que l’autre côté des hautes montagnes qui nous entourent », explique d’emblée la voyageuse, qu’accueille là-bas sa meilleure amie expatriée.

Serait-on en présence ici d’un aveu, d’une façon à peine voilée de signaler la nature personnelle de cette fiction, se déployant à la manière d’un calepin rempli de microportraits de ceux qui croiseront le chemin de l’écrivaine Élise Paradis ? Ça ressemble pas mal à ça, oui.

Mais ce n’est pourtant que par petites touches rapides, dans une perspective pudique aux antipodes de l’écriture de soi, que Bouvier compose son personnage principal, entre de longs passages consacrés, en vrac, au récit de l’invasion espagnole du XVIe siècle, aux confidences d’une vieille dame dont la famille a beaucoup souffert du règne de la junte militaire et à des commentaires sur l’oeuvre de Borges.

Plusieurs romans se cachent donc sous la couverture de cette Suite argentine. De retour à Montréal après son séjour dans le Sud, Élise s’installe à la campagne, vit une amourette avortée (et une sorte de relation à trois) à New York avec un peintre célèbre, puis exhume d’un vieux coffre un secret de famille d’une gravité dont on ne se remet pas rapidement. Une accumulation donnant parfois à ce livre l’allure d’une table sur laquelle on aurait déposé trop de plats.

Sommes-nous bien en présence d’un roman, en fait ? Laure Bouvier semble, elle, n’avoir que faire de ces considérations. « Pourquoi perdre son temps à se demander si tel texte est un roman ou une nouvelle plus ou moins longue, ou encore une novella ? » écrit-elle, comme pour se dédouaner préventivement. Donnons-lui au moins en partie raison : que son roman n’en soit pas exactement un ne gâche en rien le charme de ces carnets d’une femme certes endeuillée, mais pas au point de cesser de s’émerveiller.

Réflexion faussement légère autour de la mémoire et des chemins étonnants sur lesquels elle propulse celles pour qui dire oui au futur équivaudrait à renier le passé, Suite argentine affiche l’élégance d’une douce conversation à bâtons rompus. Une conversation dont la profondeur se mesurerait moins à ce que notre interlocutrice nous a révélé à son sujet qu’au plaisir momentané d’avoir pu contempler le monde à travers ses yeux.

Extrait de « Suite argentine »

« Je demeurai longtemps immobile, tout à fait consciente des yeux fouilleurs que Tomás braquait sur moi. Si j’étais entrée spontanément dans ce que je n’osais pas appeler un jeu, mais plutôt une scène typique d’un atelier de peintre, cela ne m’empêcha pas de chercher désespérément à penser à autre chose. Et c’est ainsi que vint à ma rescousse une sorte de fil d’Ariane, qui s’était tracé une voie au milieu de ce mystérieux labyrinthe qu’est la mémoire. »

Suite argentine

★★★

Laure Bouvier, Marchand de feuilles, Montréal, 2018, 320 pages