Lire ou relire Mai 68


Patrick Rotman, Charlotte Rotman, Seuil, Paris, 2018, 348 pages.

Les années 68

C’est un peu comme mettre le grand plat dans un plus grand encore. Car Mai 68 « ne se limite ni dans le temps ni dans l’espace au printemps de ce millésime exceptionnel », écrivent les auteurs de ce livre illustré et ambitieux qui invite à décoller le nez de l’épicentre pour saisir l’entièreté d’une secousse sociale, politique, économique et culturelle qui a commencé bien avant, pour finir dans le milieu des années 1970.

Tout en photos, en illustrations d’époque et en fragments d’actualité, l’œuvre remonte le fil des nombreuses mutations qui ont donné le la à cet appel radical au changement. La fin de la ruralité, l’avènement de la surconsommation, Tati, John Lennon, la résistance ouvrière face au Capital, la guerre du Vietnam, le cinéma de Godard, Sartre, Dylan, les Stones et le Club Med. Une jolie ratatouille ? Oui, pleine de lyrisme, de violence, d’espoir et de désillusion, qui confirme au passage que la révolution de Mai 68 a bel et bien été « rythmée par des airs venus d’ailleurs » et que le bruit de cette révolution a trouvé des échos aussi en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, au Japon…



Bruno Fuligni, Gründ, Paris, 2018, 248 pages.

Mai 68. L’envers du décor

Les étudiants de la Faculté de médecine en grève. Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, rue Saint-Jacques, à la veille de comparaître devant le conseil de discipline. Du feu dans les barricades, des voitures retournées le long de rues déshabillées de leurs pavés… Les événements de Mai 1968 sont revisités ici en passant par le vaste fonds photographique de France-Soir, le quotidien français — plutôt de centre droit — dont les journalistes ont été des témoins privilégiés de cette France en mutation. Ces images d’un ras-le-bol, ces clichés de violence, ces espoirs mis en cadre ont été rassemblés par Bruno Fuligni, né le 21 mai 1968, et qui, loin des analyses habituelles sur ce fragment d’histoire, veut simplement sortir de la mythologie du roman national pour montrer les visages « des convaincus et des attentistes, des filous et des profiteurs » et celui d’un bouillonnement saisi ici sur le vif.



Malka Marcovich, Albin Michel, Paris, 2018, 209 pages.

L’autre héritage de 68. La face cachée de la révolution sexuelle

Libération ou aliénation ? Voilà la question que pose l’historienne Malka Marcovich dans ce livre saisissant qui scrute la révolution sexuelle induite par Mai 68 sous l’angle des abus et des dérives qu’elle a aussi fait naître : soumission des femmes, éloge de la pédophilie, justification de l’inceste, marchandisation du corps nu de la femme… Sous les pavés, il n’y avait pas que la plage, mais aussi beaucoup d’hypocrisie, relate-t-elle, en évoquant une révolution guidée par un faux sentiment de liberté, menée par des hommes pour leur propre plaisir.



Dominique Grange, Accordzéâm, Tardi, Casterman, Bruxelles, 2018, 46 pages. En libraire le 24 mai.

Chacun de vous est concerné

Tiens, un livre sur Mai 68 qui défie les conventions: un peu livre illustré, un peu souvenirs personnels, avec en prime des chansons enregistrées sur un 33 tours et du vinyle qui accompagne le tout. Objet singulier ! Rien de plus normal pour cette œuvre qui allie les chansons de Dominique Grange, figure forte de cette révolution, et les dessins de son mari, Tardi, dont la sensibilité et l’engagement du trait ne sont plus à démontrer. Dès les premières pages, La pègre, chanson écrite dans la foulée de la dissolution des organisations d’extrême gauche et l’avis d’expulsion hors de France de Daniel Cohn-Bendit, dit Dany le Rouge, pourtant né en France de parents juifs allemands, résonne. Il était considéré comme le leader du Mouvement du 22 mars, un des premiers points de bascule dans cette époque sous tension. Grève illimitée, Pierrot est tombé, Gueule noire, Les rivières souterraines… La liste de lecture est aussi généreuse que teintée, et surtout arrangée aussi par Accordzéâm, complice du couple depuis des années.



Boris Gobille (CNRS), Paris, 2018, 300 pages.

Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-garde littéraire

Le bruit des foules, la fumée des barricades et la violence des pavés auraient-ils occulté des détails précieux de l’événement ? C’est ce que pense Boris Gobille, qui se lance ici dans une autopsie en règle de la révolution littéraire et philosophique qui a aussi animé Mai 68. « Les semaines qui ébranlèrent la France sont ainsi marquées par un renouveau de l’engagement politique des écrivains […] et une recomposition des hiérarchies symboliques à l’avant-garde », écrit-il en soulignant un joli paradoxe sur ces avant-gardes littéraires : « Tandis qu’elles sont obligées et autorisées par le mouvement critique à prendre position, elles ne peuvent le faire qu’en se dépouillant, comme tout auteur, de leur statut. Un nouveau pouvoir prophétique est attribué à la créativité, mais ce pouvoir prophétique est d’une nature singulière : il n’admet pas de prophètes, il n’admet pas d’élus. Il n’est la propriété de personne. »

Pour son étude de cette contradiction et son influence sur le monde des lettres, Gobille entre sur le territoire des revues La Nouvelle Critique, Tel Quel, Lettres françaises, tout comme dans la pensée de Foucault, les écrits de Sartre, Beauvoir, Sollers et Aragon pour montrer qui de Mai 68 ou des écrivains s’est le plus emparé de l’autre.



François Flohic, Éditions de l’aube, Paris, 2018, 128 pages.

68 côté de Gaulle. L’aide de camp du général témoigne

En mai 1968, il y avait le côté rue et il y avait aussi le côté cour, celle du palais de l’Élysée avec, à l’intérieur, un général de Gaulle dépassé par les événements. Son fidèle aide de camp raconte : dans la matinée du 26 mai, Philippe de Gaulle rend visite à son père et l’invite à quitter Paris. «Papa, il faut bien voir qu’à terme, votre règne est fini. Après que vous les ayez une fois de plus tirés d’un mauvais pas, les Français ne veulent plus de vous. Ils ne veulent d’ailleurs de rien, si ce n’est de profiter de ce que vous leur avez apporté. »

Dans l’intimité du pouvoir au cœur d’une révolution, François Flohic revient sur ce moment historique du point de vue de son patron. Celui-ci blâme Cohn-Bendit, qui va chercher conseil à Baden auprès de Massu, un vieux complice de la guerre, et qui finalement va préparer sa sortie avec un référendum — sur les régions et la réforme du Sénat — planifié l’année suivante pour trouver une raison de sortir sans donner l’impression de tomber. En somme, l’objet tient du journal d’une déstabilisation, tout comme de l’hommage à un homme qui, jusqu’au bout assure Flohic, sera resté solide.



Walter Lewino et Jo Schnapp, Éditions Allia, Paris, 2018, 220 pages.

L’imagination au pouvoir

Les révolutions laissent des traces indélébiles, paraît-il. Et c’est ce qu’ont tenté d’illustrer, en plein cœur de Mai 68, les deux auteurs de ce livre publié la première fois en 1968, dans la foulée de cette courte mais signifiante révolution. À l’intérieur de cette réédition : un hommage aux dix jours qui ont ébranlé l’Université française — du 3 au 13 mai — par les slogans et graffitis que le mouvement étudiant a fait naître sur les murs de la capitale française. « On achète ton bonheur : vole-le », « La culture est l’inversion de la vie », «L’ennui pleure »… Les références à Voltaire, Meslier, Boris Vian, Guy Debord… y sont aussi subtiles que nombreuses. Chose normale pour une révolution qui aura été surtout culturelle.

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