«Indu Boy»: la Dame de fer de l’Inde

Indira Gandhi à New Dehli en 1973
Photo: Punjab Press/Agence France-Presse Indira Gandhi à New Dehli en 1973

En 1984, la romancière et philosophe Catherine Clément franchit les portes du 1, Akbar Road, à New Delhi, en Inde. Avec la réalisatrice Josée Dayan, elle s’apprête à rencontrer Indira Gandhi, première femme premier ministre de l’Inde, au sujet des jeunes mariées brûlées vives par les belles-mères pour cause de dot insuffisante.

Quelque temps plus tard, la Dame de fer de l’Inde tombe sous les balles de ses propres gardes du corps sikhs. Pour Catherine Clément, la vérité ne fait aucun doute : Indira Gandhi a elle-même contribué à son propre assassinat.

« Je suis celle qui a fait donner l’assaut au Temple d’or des Sikhs dans la ville d’Amritsar en juin 1984, il y a presque six mois, juste avant la mousson. On a dit sept cents morts. La vérité, c’est mille. […] Je suis l’égale de l’infâme Reginald Dyer, et j’ai tué plus que lui. Ils ne pardonneront pas. Je ne me pardonnerai pas. J’ai tout prévu. Il leur faut du sang frais et ce sera le mien. »

Sous sa plume, Gandhi, fille de Jawaharlal Nehru, premier ministre de l’Inde indépendante, « cette dame minuscule au long nez busqué, teint mat, un oeil brun velouté, l’autre clignant sans cesse », qui a vaincu le Pakistan et contribué à la naissance du Bangladesh, est élevée au rang de légende.

En un peu plus de 200 pages qui forment cette fiction historique, nourries d’une grande connaissance du sous-continent et du témoignage de Harbant Singh, ancien journaliste de confession sikhe, Catherine Clément parvient à dresser un portrait exhaustif d’une femme fascinante qui, bien qu’elle ait contribué à la renaissance de l’Inde, demeure méconnue en Occident. À travers les événements sociaux et les mouvements contestataires de l’époque, elle retrace l’enfance, le mariage et l’entrée en politique de Gandhi ainsi que ses quatre mandats à la tête du pays.

Dans un va-et-vient qui peut parfois s’avérer étourdissant, l’auteure dépeint tous les détails de l’Histoire, à travers les témoignages de trois narrateurs — le sien, historique et désintéressé, celui de Gandhi elle-même, teinté tantôt de sentimentalisme, tantôt de cynisme, et celui du journaliste Harbant Singh, humoristique et coloré — passant allégrement du passé au présent, des souvenirs aux conséquences très concrètes des guerres qui rongent successivement le continent.

Le récit raconté ainsi permet à Catherine Clément de dévoiler les parts d’ombre et de mettre en lumière les racines de la haine qu’a suscitées Indira Gandhi auprès de ses détracteurs, tout en offrant, à travers la voix fictive de la politicienne, une occasion de défendre ses actes, ses opinions radicales et ses critiques véhémentes envers les puissances occidentales, en plus d’honorer sa mémoire, ses accomplissements et son engagement pour le droit des femmes et des minorités.

Indu Boy est le résultat d’un travail colossal de recherche et de vulgarisation accessible et ensorcelant. Il offre une incursion au coeur des coutumes, des modes de pensée et des symboles d’un pays dont les différences demeurent parfois incomprises. On en sort avec une curiosité aiguisée et une grande soif d’apprentissage.

Extrait de «Indu Boy»

« Depuis la fondation du parti du Congrès à la fin du XIXe siècle, la cause des indépendantistes indiens s’identifiait avec celle de la bergère inspirée qui avait libéré la France et vaincu les Anglais sur son grand destrier, vêtue en homme et cheveux courts. Indu prit une grande respiration puis, tenant sa natte sur le côté, elle l’entama avec des ciseaux de couture. Pas facile. Ce fut long. Les ciseaux émettaient en tranchant la natte noire de petits bruits de souris grignotant en cachette. Tout occupée à suivre les pas du Mahatma, la maison Nehru eut à peine le temps de s’en apercevoir. Sauf sa mère.

“Je suis en Jeanne d’Arc”, dit Indu Boy. »

Indu Boy

★★★ 1/2

Catherine Clément, Seuil, Paris, 2018, 221 pages