«Créatures du hasard»: la somme des petits riens

Lula Carballo
Photo: Kelly Jacob / Le cheval d'août Lula Carballo

Parce que les personnes autour d’elle prononçaient mal son véritable prénom à son arrivée au Québec, Lula Carballo a décidé de fondre son identité dans le surnom, Lula, que lui donnait sa grand-mère Régina, dans son enfance passée en Uruguay. Décision heureuse.

« À chaque fois que quelqu’un m’apostrophait ainsi, Régina reparaissait dans ma vie et, avec elle, renaissaient nos balades nocturnes en autobus, les murs multicolores de sa maison, les chansons et les danses », explique-t-elle dans les dernières pages de Créatures du hasard, éclairant ainsi cette première oeuvre de fiction qui puise dans les souvenirs d’enfance et fait revivre les figures maternelles qui ont animé le quotidien de l’auteure dans ce pays d’Amérique du Sud.

Régina est là, mais pas seulement. Elle est aux côtés de la mère de Lula, de ses tantes, mais surtout des petites préoccupations de la vie ordinaire au coeur des années 80, ancrées et incarnées dans une série de fragments que l’auteure déballe comme des bonbons Candel. Ces petites sucreries ont contribué à la formation de caries dans chacune de ses molaires. Et il en est question.

La langue est aussi fine que métissée, avec ses « collations », ses « films de peur » et ses « gratteux » qui cohabitent dans un environnement lointain où les films anciens se regardent sur la chaîne Volver et où Léo, la guérisseuse, envoie Lula jouer les mêmes numéros depuis 50 ans à la Quiñela, la loterie nationale, « son seul et unique pouvoir sur le destin ». Elle se fait aussi lumineuse en laissant la profonde banalité de cette mémoire intime, ainsi détournée par la fiction, se dévoiler dans une succession d’instants dont l’universalité devient très vite évidente.

Lula Carballo dit avoir écrit ce livre pour rendre hommage à sa grand-mère. Exercice réussi qui magnifie au passage le charme de l’héritage par tous ces petits riens qui font les êtres et teintent les trajectoires.

Extrait de «Créatures du hasard»

« Mon voisin tient une fruiterie dans son garage. Il vend du gaz pour la cuisinière et du kérosène. Ma mère m’envoie toujours en acheter. J’apporte une bouteille réutilisable, l’homme la remplit jusqu’à ras bord et l’odeur du liquide rose envahit le garage. Les fruits s’en abreuvent. Il essuie le bouchon de la bouteille et m’interdit d’y toucher. Dehors, des citrouilles éventrées sèchent dans des paniers en bois. Mon voisin m’en donne les graines. Je les mange sur le chemin du retour, mes mains goûtent le kérosène. »

Créatures du hasard

★★★ 1/2

Lula Carballo, Cheval d’août, Montréal, 2018, 160 pages