«Vers la beauté»: tableau lumineux d’une étrange reconstruction

David Foenkinos se révèle ici encore une fois habile peintre des meurtrissures de l’âme humaine et talentueux chroniqueur de la survivance.
Photo: Francesca Mantovani David Foenkinos se révèle ici encore une fois habile peintre des meurtrissures de l’âme humaine et talentueux chroniqueur de la survivance.

La reconversion est tellement grosse qu’elle ne peut qu’être suspecte. À ses proches, Antoine Duris — aucun lien de parenté avec Romain Duris, le comédien, même s’il prétend parfois le contraire — annonce par courriel un long et lointain voyage pour concrétiser un vieux rêve : écrire un livre. Mais tout ça n’est qu’élusif.

Le professeur aux Beaux-Arts de Lyon, enseignant émérite et respecté au sommet de sa carrière, vient plutôt de tout plaquer. Travail. Logement. Prestige. Une seule valise en main, il prend la direction de Paris où il postule pour devenir gardien de salle au musée d’Orsay.

L’homme est surqualifié pour la tache. Mathilde Mattel, responsable des ressources humaines de l’établissement muséal, le voit au premier coup d’oeil, mais va lui ouvrir, sans poser de questions, cette porte qu’il recherche pour passer dans une nouvelle vie. Une vie que le professeur envisage surtout dans la solitude, dans la crainte des interactions sociales et de leurs inévitables questions et, par-dessus tout, dans la contemplation de la beauté picturale accrochée aux murs tout autour de lui, comme un baume posé sur un traumatisme.

La chance pour lui : Orsay vit alors au temps d’une rétrospective consacrée à Modigliani, artiste qu’il connaît dans l’intimité de ses pigments. Dans sa salle, Antoine passe ses journées à surveiller les touristes et le visage de Jeanne Hébuterne, femme et muse du peintre, incrusté dans une toile.

La prémisse est prometteuse, le titre, lui, est trompeur. Car Vers la beauté tend surtout vers l’exploration de la culpabilité, celle qui prend racine dans l’interprétation d’une petite phrase ou dans l’odieux d’un abus et qui finit plus de ronger jusqu’à l’incapacité, la fuite ou le drame.

David Foenkinos, qui en 2016 signait Le mystère Henri Pick (Gallimard), une histoire de chef-d’oeuvre caché dans des manuscrits refusés actuellement en cours d’adaptation au cinéma, navigue avec une parfaite maîtrise sur cette mer houleuse où se croisent deux destins et le poids de leurs silences. Celui de d’Antoine et celui de Camille, étudiante talentueuse, rapprochés autant par la passion de l’art que par leur hypersensibilité au monde.

« Peut-on se soigner en se confiant à un tableau ? » demande naïvement le romancier par l’entremise de son personnage, dont il détaille les tourments avec cette écriture enveloppante qui puise sa poésie dans la retenue et la délicatesse avec laquelle elle déplie et circonscrit le mystère des lieux. En deux temps, plusieurs voix et autant de visages. Il y a de la décence et de la sobriété dans le verbe qui sied aux racines des sentiments convoqués ici.

Romancier à la plume efficace et accrocheuse, David Foenkinos se révèle ici, une nouvelle fois, habile peintre des meurtrissures de l’âme humaine et talentueux chroniqueur de la survivance, qui prétend que la beauté peut agir comme un pansement sur la laideur, et confirme au passage que cette beauté peut également provenir des mots.

Extrait de «Vers la beauté»

« Ils se retrouvèrent dans une galerie parisienne, à contempler une étonnante série de tableaux. L’artiste avait repris des toiles célèbres, mais privées de leurs modèles. On y trouvait par exemple une sorte de mur beige intitulé La Joconde sans la Joconde. Ou encore un bar américain vide qui représentant une célèbre toile de Hopper sans ses protagonistes. Le plus saisissant était ce tourbillon de couleurs censé figurer Le cri de Munch mais sans le fantôme hurlant. »

Vers la beauté

★★★ 1/2

David Foenkinos, Gallimard, Paris, 2018, 222 pages