Une histoire sans fin

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme aura alimenté un moment historique dans la volonté du Canada de comprendre sa dualité fondatrice.
Photo: Archives Le Devoir La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme aura alimenté un moment historique dans la volonté du Canada de comprendre sa dualité fondatrice.

Entre les tensions nationales et les interprétations idéologiques, un fait demeure : la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, instaurée en 1963 par le gouvernement de Lester B. Pearson, aura alimenté, pendant plus de six ans, un moment historique dans la volonté du Canada de comprendre sa dualité fondatrice et de saisir la multiplicité de son visage pour assurer, dans le rapprochement de ces forces vives, son développement futur. Un moment historique, oui, orchestré par André Laurendeau, alors rédacteur en chef du Devoir, et Davidson Dunton, président de l’Université Carleton, mais un moment surtout inachevé.

« Le terme est approprié, lance à l’autre bout du fil l’historienne Valérie Lapointe-Gagnon, professeure au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta et spécialiste de l’histoire intellectuelle au pays. On sent en effet qu’il y a quelque chose d’interrompu dans la démarche », autant sur l’ouverture à un fédéralisme différent, sur la reconnaissance claire du statut particulier du Québec dans la fédération et même sur la création d’espaces de dialogue audacieux. Autant de sujets non aboutis laissant encore aujourd’hui des points de tension qui, même s’ils ne déchaînent plus les mêmes passions qu’à l’époque, persistent toujours, selon elle.

Panser le Canada (Boréal), une autopsie en règle des travaux de la commission Laurendeau-Dunton et de la réflexion qu’elle a fait émerger, permet de prendre la pleine mesure de cette histoire sans fin. Le récit — une thèse de doctorat livrée ici dans un format moins hermétique — puise dans la masse colossale des archives produites par ce « laboratoire intellectuel », dont les notes de plusieurs commissaires, afin d’éclairer de l’intérieur, avec l’apaisement induit par la distance, ce temps de réflexion collective qui permet de mieux comprendre le Canada d’aujourd’hui, dit Valérie Lapointe-Gagnon.

Photo: Far West Productions Valérie Lapointe-Gagnon

« Il est intéressant de voir comment nous avons pensé le Canada dans les années 1960 », mais aussi comment le pays est passé, sans doute, à côté d’un réaménagement du paysage politique, comme réel « remède au mal canadien ». Dans les discussions de l’époque, les membres de la commission parlent d’octroyer des droits particuliers à la majorité francophone du Québec, envisagent une asymétrie dans le fédéralisme, mais également réfléchissent à une démocratie un peu plus participative, pour sortir de la crise, comme le préconisait entre autres Léon Dion, qui en a fait la promotion, sans toutefois réussir à convaincre les autres.

« La commission Laurendeau-Dunton a été dès le départ sensible à la voix des citoyens, explique Valérie Lapointe-Gagnon. On le voit dans la manière même dont elle décide de fonctionner et d’organiser son rapport aux citoyens, de manière un peu plus impressionniste. »

Inspirée par une commission tenue quelques années plus tôt en Saskatchewan, la commission royale s’éloigne en effet des formules classiques de recherche, de mémoires, d’audiences publiques formelles, pour donner plus de place aux dialogues peu encadrés avec le public. À l’époque, Clément Cormier, un des commissaires, cite d’ailleurs Platon pour justifier ce qui peut ressembler à de l’improvisation, en rappelant que « si l’on interroge les hommes, en posant bien les questions, ils découvrent d’eux-mêmes la vérité sur chaque chose ».

« Cette voix citoyenne était importante, rappelle l’historienne. Quand la commission a commencé à réfléchir aux remèdes [contre le mal canadien], il est devenu naturel de l’intégrer de manière permanente » dans la construction d’un nouveau cadre politique.

À l’époque, les commissaires se nourrissent des écrits de Walt Whitman, de Thomas Jefferson ou de John Dewey, penseurs d’une démocratie envisagée comme une extension de l’esprit et du coeur. Les membres de la commission n’ont d’ailleurs pas peur des mots en parlant de « sonder le coeur des citoyens » et en appelant à « l’amitié qui unit les peuples » pour sortir de la crise identitaire.

Au sein de la commission Laurendeau-Dunton, l’audace et l’évaluation des possibles animent les débats et les conversations, y compris sur le sort du Québec, pour lequel les commissaires ne craignent pas d’explorer des approches nouvelles et inédites. Il est question d’indépendance, d’États associés, de renouvellement du fédéralisme, de statut particulier pour la province, visant à « rééquilibrer les forces en présence au Canada » et à « mieux exprimer le caractère biculturel du pays », écrit Mme Lapointe-Gagnon. « Paul Lacoste le dit, ajoute-t-elle : “Le pays, ce n’est pas la constitution”», appelant par le fait même à son ouverture pour écrire un nouveau chapitre du Canada.

Cette ouverture aura été passagère, dit-elle. La mort d’André Laurendeau, en pleine présidence de la commission, en 1968, emporte avec elle sa vision du Canada, qu’il partageait avec Solange Chaput-Rolland, Léon Dion, Jacques-Yvan Morin, Paul Lacoste, entre autres.

L’arrivée au pouvoir de Pierre Elliott Trudeau coupe court aux illusions restantes, analyse Mme Lapointe-Gagnon, faisant des tensions identitaires et constitutionnelles non traitées des sujets désormais tabous.

Faudrait-il achever ce qui ne l’a pas été par cette commission ? « Je ne pense pas que beaucoup de gens soient pétris aujourd’hui par l’inquiétude de la finalité du Canada, dit-elle. Ils ont confiance que le Canada va survivre dans les prochaines années. »

Une réalité dérangeante pour plusieurs qu’une plongée dans l’histoire de la commission Laurendeau-Dunton n’explique pas totalement, mais éclaire sans doute autrement.

Panser le Canada. Une histoire intellectuelle de la commission Laurendeau-Dunton

Valérie Lapointe-Gagnon, Boréal, Montréal, 2018, 414 pages