Une cuvée au cycle délicat

Marcelle Dubois et Solène Dubois, les deux codirectrices artistiques du festival
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marcelle Dubois et Solène Dubois, les deux codirectrices artistiques du festival

L’ombre des prochaines élections provinciales plane sur le Festival du Jamais lu. Pour le happening d’ouverture, vendredi soir, les deux codirectrices artistiques ont convié des participants inhabituels : les responsables de la culture délégués par les différents partis politiques. Tout ça en vue de l’éventuel renouvellement de la politique culturelle. « On voulait à la fois faire la fête et créer notre propre rencontre avec les politiciens, explique Solène Paré. D’habitude, ce sont eux qui décident du format et on parle souvent plus un langage lié à l’argent. On voulait déplacer le discours vers l’art et ce qu’il a de profondément transformateur. C’est assez rare qu’on ait ce type d’échange avec les politiciens. »

Les porte-parole sont ainsi appelés à parler d’un choc artistique qu’ils ont vécu et « comment celui-ci se traduit dans le projet de société qu’ils proposent ». Même les absents (les libéraux, aux dernières nouvelles) auront leur temps de parole… Cette soirée de performance met aussi en vedette Chloé Sainte-Marie, Denis Bernard, la chorégraphe Mélanie Demers, la scénographe Julie Vallée-Léger, les auteurs Pierre Lefebvre et Lise Vaillancourt, accompagnés d’un choeur et de musique.

L’art est l’un de ces éléments en mal de protection que veut mettre en lumière la dix-septième édition du Jamais lu, qui s’organise autour du thème « Manifester le fragile ». Comme dans « revendiquer », mais aussi rendre visibles « toutes ces parts fragiles qui nous constituent, et qui souvent passent au bulldozer de la rentabilité », résume Marcelle Dubois. Un rouleau compresseur qui laisse « peu d’espace à notre santé mentale, à notre rapport à l’autre, à tout ce qui est délicat ». Pour la cofondatrice de l’événement, cette préoccupation fait écho aux mouvements citoyens « fantastiques » actuels, tels #MeToo et Idle no More. « Ces voix fragiles qu’on a écrapouties pendant tant d’années, on dirait que là, elles ont la force de sortir. Et je pense que ce sont ces voix qu’il faut écouter, et soutenir. »

La ligne éditoriale, qui traverse le festival, se décline clairement dans les 6 à 7 gratuits qui précèdent les mises en lecture. Dans ces Manifestes du fragile, sept artistes (David Paquet, Mykalle Bielinski, Nicolas Langelier, Félix-Antoine Boutin, Laima A. Gérard, Natasha Kanapé-Fontaine et Aurélie Lanctôt) s’approprient une thématique différente.

Je sens un désir d’emprise sur des enjeux sociaux assez concrets : la place des femmes, l’identité de genre, la cohabitation avec l’autre, la transmission entre les générations, l’immigration…

 

Nouveau cycle

Afin de se renouveler, de rester « en phase avec l’air du temps et la prise de parole actuelle », le Jamais lu a entrepris un virage générationnel l’an dernier — sans pour autant renier sa famille d’origine. Ce que reflète le choix de la jeune metteure en scène Solène Paré comme codirectrice invitée. « Je sentais qu’il y avait un nouveau cycle », explique Marcelle Dubois.

La fondatrice de ce festival dramaturgique est bien placée pour être témoin des courants qui traversent périodiquement le théâtre québécois. « Il y a quelques années, on était beaucoup plus dans une dramaturgie du retour à la terre, quasiment, une envie d’être dans la grandeur du territoire, en lien avec les éléments naturels. Maintenant, je sens un désir d’emprise sur des enjeux sociaux assez concrets : la place des femmes, l’identité de genre, la cohabitation avec l’autre, la transmission entre les générations, l’immigration… La transformation des sociétés, en fait. Dans les écritures, il y a une inquiétude, ou une volonté en tout cas de s’expliquer les transformations sociales. De voir comment ça nous change, psychologiquement, émotionnellement, socialement. »

Cabaret destroy

Au coeur de sa vaste programmation, le festival propose comme chaque année la mise en lecture de pièces qui viennent tout juste d’être écrites. La sélection de huit textes inédits — sur quelque 120 reçus ! — inclut aussi bien la toute première pièce d’une jeune auteure (Convulsions, de Maja Côté) que la nouvelle oeuvre de la plus aguerrie Anne-Marie Olivier (Faire l’amour) : Maurice, le portrait d’un homme victime d’un AVC.

Certains textes ont une connotation politique claire : Solène Paré attire l’attention sur Agora, du collectif La Criée. « D’anciens militants qui étaient dans les rues durant le printemps 2012 y posent la question de la suite. Ils se demandent ce qu’il est advenu de cette énergie de révolte. »

L’édition 2018 met aussi en avant quelques projets internationaux qui, air du temps oblige, s’intègrent parfaitement dans la thématique de cette année. La mer est ma nation de la Libanaise Hala Moughanie traite des frontières, géographiques et mentales. L’un des moments forts, selon Marcelle Dubois, de la troisième édition du Jamais lu à Paris, Ce qu’il nous reste de ciel, de Kevin Keiss, se penche aussi sur la question des mouvements migratoires, mis en lien avec la fragilité psychologique.

Enfin, le 12 mai, un joyeux cabaret anarchisant viendra boucler cette manifestation théâtrale effervescente. As-tu détruit quelque chose de laid aujourd’hui ? a été repêché de l’antenne du Jamais lu dans la Vieille Capitale. Conçu par Catherine Dorion — qui n’était alors pas encore candidate pour Québec solidaire, s’empresse de préciser Marcelle Dubois : « C’est un geste artistique, pas politique » —, l’événement invite des auteurs à nommer ce qu’ils aimeraient détruire « pour désobstruer ce qui nous empêche de voir le beau ». Il peut s’agir de constructions, mais aussi, au sens figuré, de « radios poubelles, de la bureaucratie ». « C’est jubilatoire dans la destruction », résume Solène Paré. Des artistes de la métropole se sont greffés à l’équipe originelle, « histoire qu’on ne fasse pas que détruire Québec à Montréal »…

Festival du Jamais lu

Du 4 au 12 mai, au théâtre Aux Écuries