Charif Majdalani, du métissage comme mode de vie

Charif Majdalani a publié six romans, le plus récent étant «L’empereur à pied».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Charif Majdalani a publié six romans, le plus récent étant «L’empereur à pied».

Charif Majdalani se présente comme un Arabe chrétien francophone. Né à Beyrouth, d’une mère francophone et d’un père arabophone, il se passionne pour les tragédies grecques et a écrit tous ses livres en français. Et pourtant, sa culture est arabe.

Chez Les Majdalani, les enfants font d’ailleurs le ramadan et le carême, et apprennent la Bible et le Coran, parce que leur mère est musulmane sunnite et leur père, chrétien. Et à la maison, on parle français.

Charif Majdalani est l’invité du festival littéraire Metropolis bleu. Dimanche, il recevait le prix Des mots pour changer, qui récompense une oeuvre qui participe à la compréhension des cultures.

En fait, c’est au croisement des cultures que Charif Majdalani croit par-dessus tout. Son premier livre, Petit traité des mélanges – Du métissage culturel considéré comme l’un des beaux-arts, évoquait justement ce sujet.

À propos des chrétiens arabes, il y écrit que cela n’est pas, comme on le pense, l’impossible mariage de deux métaux « non miscibles ».

« C’est fondamental pour moi, dit-il. Les chrétiens du Moyen-Orient, qu’ils soient libanais, égyptiens ou syriens, sont de rites chrétiens, ce sont les premiers chrétiens de l’histoire. Ils étaient là avant l’arrivée de l’islam, mais comme l’ensemble de cette partie du monde a été arabisé, les chrétiens sont restés chrétiens. Mais ils ont progressivement adopté la langue arabe et une partie de la culture arabe, tout en gardant leur religion. Par exemple, à l’église, nos messes sont dites en arabe. Il y a des parties en grec, mais on prie dans la langue de l’islam. Toute la liturgie chrétienne est traduite en arabe. »

Histoire et quotidien

Toute l’oeuvre de Charif Majdalani est profondément ancrée dans son Liban natal. Son dernier livre, L’empereur à pied, paru au Seuil, se lance sur les traces d’une famille de chrétiens, arrivés à pied dans les montagnes libanaises pour y bâtir un empire qui se transmettra de génération en génération, mais seulement par la descendance des fils aînés.

Même si on le compare souvent aux conteurs orientaux ou même aux griots africains, Charif Majdalani préfère se référer à l’aède, ce poète grec qui chantait des épopées en s’accompagnant d’instruments de musique.

Déjà, dès son premier roman, Histoire de la Grande Maison, il empruntait le genre du « roman archéologique », où l’on part à la recherche d’un passé familial qui prend ses racines au XIXe siècle. Jusqu’à son dernier livre, Charif Majdalani avait toujours campé ses romans au sein de familles chrétiennes orthodoxes, comme la sienne, évoluant dans la ville de Beyrouth, où lui-même est né.

Cette fois, il se lance à l’assaut des montagnes libanaises, sur les terres abruptes qui surplombent tout le pays, que l’empereur défriche avec une assiduité presque contre nature. Et la famille Jbeili, qu’il suit à travers des décennies, est une famille de chrétiens maronites.

Mais sont-ils vraiment chrétiens ? On n’en est pas tout à fait sûr. « On parle de sorcellerie, on touche une croix qu’on porte en sautoir, on murmure des prières de conjuration, et on se demande si ce sont vraiment des fils de chrétiens, si la blondeur de l’aîné n’est pas celle des chiites et, évidemment, on évoque ceux qui sont venus avec l’empereur, qui vivent au pied du ouadi, dans un coude qui fait le torrent, un hameau de cinq maisons, que les locaux regardent avec hostilité. »

Ces personnages se confrontent à l’histoire, en même temps qu’ils vivent leur quotidienneté. On s’étonne même de découvrir comment se vit une sorte de bonheur dans ce pays pourtant secoué par les conflits, dont on entend surtout parler en période de crise, aux actualités télévisées. « Dans les livres, les événements sont racontés à partir d’une expérience individuelle, familiale et du quotidien, dit-il. Dans les conflits, les gens continuent à avoir leur vie. Ils sont heureux et ils ont des enfants. »

Consolider la paix

La démarche de Charif Majdalani, c’est précisément de montrer comment les individus affrontent l’histoire tout en vivant leur vie au jour le jour.

Dans ce Liban donc, qui a vécu une longue guerre civile, et des années d’hégémonie syrienne, le bonheur est possible, dit l’écrivain. « Au Liban, on vit bien et on vit même très bien. Bizarrement, c’est un pays qui est entouré de guerres et de volcans politiques, et on y vit très bien. Beyrouth est une ville très animée, qui explose de partout, culturellement et urbanistiquement. » 

Au Liban, on vit bien et on vit même très bien. Bizarrement, c’est un pays qui est entouré de guerres et de volcans politiques, et on y vit très bien.

Charif Majdalani croit d’ailleurs que ce sont les importants projets immobiliers, qui regroupent de riches investisseurs libanais de différentes communautés, qui consolident la paix au pays. « La guerre a éclaté de ce désir de partage de territoire », dit-il.

Or, c’est sur un territoire aussi qu’une paix peut s’édifier. « Présentement, dit-il, on est relativement tranquilles sur l’avenir immédiat du pays, parce qu’on sait qu’il y a d’énormes holdings, d’énormes consortiums, qu’il y a des fortunes colossales qui sont mises dans des affaires immobilières qui réunissent différentes communautés ». Dans un tel contexte, croit-il, personne n’a intérêt à voir ses investissements détruits.