Ragnar Jónasson et les ombres de l’éternel été islandais

Lorsqu’il écrit, Ragnar Jónasson est constamment habité par l’Islande et ses contrastes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Lorsqu’il écrit, Ragnar Jónasson est constamment habité par l’Islande et ses contrastes.

Avant de se lancer dans l’élaboration de ses propres intrigues macabres, le désormais célèbre maître du polar islandais Ragnar Jónasson a d’abord décortiqué, mesuré et analysé en profondeur le travail de ces prédécesseurs. Dès l’âge de 17 ans, il a entamé la traduction en islandais de 14 oeuvres d’Agatha Christie.

Ce qui, au départ, n’était qu’un simple emploi étudiant est rapidement devenu une véritable passion. « J’ai toujours voulu écrire et créer ma propre oeuvre », raconte le jeune auteur, rencontré autour d’un café entre deux de ses nombreuses apparitions au festival Metropolis bleu, qui se tient du 20 au 29 avril à Montréal. « Au départ, comme je ne trouvais pas le courage, je me suis dit que la traduction était ce qui s’en rapprochait le plus. Ça me permettait aussi de faire découvrir une écrivaine que j’admirais à d’autres gens. »

Ce passe-temps lui a été une immense source d’inspiration, en plus de s’avérer extrêmement instructif. « En passant à travers chaque phrase, chaque mot précisément choisi par l’auteur, j’ai saisi toute l’ampleur de la structure et du rythme dans le roman policier. Avec Agatha Christie particulièrement, j’ai appris énormément sur l’intelligence des renversements de situation, le suspense et l’importance des lieux. »

Ces apprentissages sont manifestes tout au long de Nátt (nuit), le troisième roman publié en français de la série Dark Iceland, qui narre les aventures du jeune policier Ari Thór. Entre la noblesse des fjords et des aurores boréales et le grondement menaçant des volcans, l’auteur offre une oeuvre au rythme impeccable complexifiée par une superposition habile d’intrigues, des indices savamment distribués, des personnages d’une franche complexité et un dénouement haletant.

Dans cette oeuvre, deuxième d’une série de cinq, Ari Thór fait face à la découverte d’un homme battu à mort aux abords d’un fjord, par une lumineuse soirée d’été. Une jeune journaliste, happée par la nouvelle, quitte Reykjavik dans l’espoir d’élucider elle-même cette enquête. Alors que les cendres de l’Eyjafjallajökull transforment peu à peu l’éternel été islandais en une interminable nuit, les deux héros verront leur passé ressurgir à travers leurs troublantes découvertes.

Un réalisme calculé

Bien que les Islandais soient très superstitieux — « si des ouvriers construisent une route qui doit passer près d’un rocher où l’on soupçonne la présence d’elfes, ils contourneront sans aucun doute le rocher afin de ne pas les déranger » —, Ragnar Jónasson préfère ancrer ses histoires dans le réel.

« Je veux que mes livres soient les plus réalistes possible. Je fais évoluer mes personnages dans des endroits réels. J’essaie également de forger plusieurs facettes à ces derniers. Ils ont tous des parts d’ombre qui les rendent humains et renforcent l’intrigue, » ajoute l’auteur.

Lorsqu’il écrit, Jónasson est donc constamment habité par l’Islande et ses contrastes, son histoire moderne, sa perpétuelle beauté, son aura de mystère, ses campagnes qui vivent au rythme des saisons, la puissance insoupçonnée de ses richesses naturelles.

Loin de se contenter du beau, l’auteur façonne le caractère et le vécu de ses personnages à travers des événements marquants pour le peuple islandais : alors que l’éruption spectaculaire de l’Eyjafjallajökull entoure l’oeuvre d’un épais nuage de cendres, les conséquences de la crise économique de 2008 et de l’effervescence touristique sont sous-jacentes tout au long du roman.

Tout comme le train du Crime de l’Orient-Express ou l’île fictive des Dix petits nègres, Siglufjördur, le village où se déroule le roman, cet endroit isolé protégé par l’intimité des montagnes uniquement accessible par un tunnel niché dans les vallées, est un personnage en soi.

« C’est ce village du Nord où mon père a grandi qui m’a d’abord inspiré cette série policière. J’y ai passé tous les étés de mon enfance et c’est mon endroit préféré en Islande. La parfaite tranquillité, la beauté et la clarté permanente de l’endroit en été me semblaient idéales pour mettre en scène un crime tout en contrastes et en subtilités. »

L’Islande est un pays fascinant, particulièrement en été lorsque le soleil ne se couche jamais

Troubler la paix

Concevoir un crime dans ce pays parmi les plus sûrs au monde — l’Islande n’a connu qu’un seul homicide en 2017 — comporte son lot de défis. « Je pense que c’est justement cette paix apparente qui rend l’histoire intéressante. Lorsqu’un crime survient dans un endroit aussi serein, au sein des plus beaux paysages du monde, c’est perturbant et ça crée une atmosphère vraiment intéressante. »

Par ailleurs, en plongeant ses lecteurs dans des lieux féeriques, Jónasson a créé malgré lui un petit boom touristique à Siglufjördur. « Lorsque quelqu’un me dit qu’il a visité le village à cause de mon livre, ça me fait très plaisir. L’Islande est un pays fascinant, particulièrement en été lorsque le soleil ne se couche jamais. Il y a très peu d’endroits au monde où on peut expérimenter un tel phénomène. Je n’habiterais nulle part ailleurs. »

Afin de rendre sa série plus comestible pour les lecteurs étrangers — le quatrième roman devrait être publié au plus tard en septembre au Québec —, l’écrivain a en outre préféré que la version française soit adaptée à partir de la traduction anglaise.

« Comme je parle anglais, j’ai pu réviser la traduction de fond en comble. Ça nous a permis d’ajouter certains éléments à propos de l’Islande qui n’étaient pas essentiels dans la langue originale, notamment des informations sur la température, les saisons et la nourriture, par exemple. Sans compter qu’il est très difficile de trouver un traducteur islandais », lance-t-il avec un rire timide.

L’auteur a vendu les droits des cinq romans de la série des enquêtes d’Ari Thór à la compagnie de production britannique On the Corner, qui a notamment produit le documentaire Amy sur la chanteuse Amy Winehouse. « Je ne sais pas encore si les romans seront adaptés à la télévision. Je l’espère, mais ça ne repose plus entre mes mains. » Pendant ce temps, l’auteur espère notamment offrir une sixième aventure aux amateurs du jeune policier islandais au cours des prochaines années.

Extrait de «Nátt»

« Dès qu’il avait un soir de libre, il prenait sa voiture et roulait jusqu’à Saudarkrókur, toujours trop vite, sur la route sinueuse gardée par de magnifiques montagnes, dans l’obscurité glacée de l’hiver. Les mois d’été, il faisait le trajet dans la lumière magique du soir et admirait les îles du fjord. Le rocher solitaire de la Vieille Femme, à côté de l’île de Drangey, était visible longtemps après que les flots avaient englouti celui du Vieil Homme. Il se demandait quel sort était préférable : celui du Vieil Homme submergé par la mer, ou celui de la Vieille Femme esseulée. » (p. 36)

Nátt

Ragnar Jónasson, traduit de la version anglaise, d’après l’islandais, par Philippe Reilly, Éditions de la Martinière, 2018, 352 pages