À qui le prix Émile-Nelligan 2017?

De gauche à droite: Hugo Beauchemin-Lachapelle, Sarah Brunet Dragon et François Guerrette
Photomontage: Hugo Beauchemin-Lachapelle / Sarah Brunet Dragon / Camille De gauche à droite: Hugo Beauchemin-Lachapelle, Sarah Brunet Dragon et François Guerrette

Remis depuis 1979 à un poète de moins de 35 ans, le prix Émile-Nelligan, cuvée 2018, va être décerné le 7 mai à Montréal. En attendant la décision du jury, panorama des trois œuvres en lice.

La guérilla du quotidien
 
Comment survivre à la violence sournoise et narcotique des jours se succédant sans qu’on ne sache plus les distinguer, tant ils se ressemblent ? Comment ne pas s’endormir au creux d’un amour s’enlisant dans la ouate du quotidien ? Comment résister à cette « guérilla de fatigue [qui] en embuscade assaille tes forces » ? Hugo Beauchemin-Lachapelle se le demande dans Stainless, son premier recueil, une succession de blocs denses de longs vers presque toujours également découpés, comme pour imiter une litanie.

Avec l’humour noir du désespéré contemplant son reflet déformé par la surface d’un frigo neuf, un homme moyen raconte son existence de consommateur obéissant, où même ce qui devait donner du goût à l’existence — le couple ou la poésie — n’offre que fadeur et prévisibilité.

« À la caisse j’ai toutes les cartes nécessaires / et je bénéficie des avantages découlant / de mon abonnement à la civilisation », pourrait-il se réjouir, mais pourquoi accumuler les bonidollars quand on sait trop bien que notre existence ne rime à rien et qu’« on fait des choses qui ne changeront pas le monde » ?

Sans doute parce qu’« il faut bien s’occuper en attendant notre extinction », tranchera le cynique, avant de dévoiler son côté tendre, qui s’entête à vivre, malgré toutes ces raisons de s’écrouler au milieu du salon. La sérénité d’un bonheur calme finira par l’emporter sur la tyrannie de la banalité. « Tu me racontes tes plans pour demain / et moi je t’écoute meubler notre avenir / avec ton goût prononcé pour l’espoir / et sans pouvoir vraiment me l’expliquer / j’ai consenti à croire à ce miracle / à ces jours sans soucis ni coups durs / qui sont pourtant les plus nombreux / dans la chaleur de vivre avec toi. » Hourra, un happy end !

Stainless
Hugo Beauchemin-Lachapelle, L’Hexagone, Montréal, 2017, 80 pages
 
 
Les leçons de ma mère
 

La poésie est chez Sarah Brunet Dragon un lieu permettant un dialogue que la langue de tous les jours n’autorise pas. À propos du ciel, tu dis, son premier livre, imagine ainsi une conversation entre une fille et sa mère aspirant à se dire tout de suite l’essentiel, parce qu’il sera bientôt trop tard. « Éclaire-moi / je t’en prie, cette fois / réponds // raconte : par où / es-tu passée ? / de qui t’es-tu / souvenue ? / en quoi / as-tu cru ? », supplie la jeune femme pressée de savoir avant que ne survienne « la date annoncée par un médecin / marquée en rouge ».

L’heure est aux bilans et au pardon, mais surtout aux leçons précieuses à transmettre. « Répète, vas-y : / dans toute imperfection / il y a de la lumière », insiste la mère mourante en paraphrasant Leonard Cohen. « Il faut / je le crains / tout brûler / pour commencer à vivre », ajoute-t-elle en dressant l’inventaire de ses regrets, qui portent tous en leur creux leur avertissement.

Le ton oscille entre la gravité du recueillement et les mots sépia du souvenir, qui prennent le dessus lorsque la mère se remémore avec nostalgie son émerveillement devant les jeux de l’enfant, devenue grande. La beauté de ce recueil réside d’ailleurs beaucoup dans cette voix de malade (en italique dans le texte), juste rappel que le deuil incombe autant à ceux qui partent qu’à ceux qui restent.

« Quelques mots / me tiendront lieu d’héritage : / elle vécut libre / par amour de / l’autre // une histoire dont personne ne veut / qu’on enterrera / avec nous », conclut la fille. Permettons-nous de contredire le poème : quiconque connaît la douleur d’aimer fort, mais mal (aussi bien dire d’aimer tout court) voudra de cette histoire, qui fait très élégamment mine de parler de la mort, pour mieux parler de la vie.
 

À propos du ciel, tu dis
Sarah Brunet Dragon, Le Noroît, Montréal, 2017, 132 pages
 
 
L’amour contre la folie
 

Quand des brasiers naissent partout sur la planète et quand les dominants l’emportent, ne reste plus qu’à baiser fort. Judicieuse suggestion ; merci François Guerrette ! « Pour survivre à l’extraordinaire / violence du monde / je t’aime comme d’autres ont besoin / de manifester masqués », annonce-t-il dans Constellation des grands brûlés, son cinquième recueil où se confondent la langue du corps en nage et celle de la résistance politique.

Au coeur de cette époque où « ne pas tuer est un métier », l’amour s’érige comme un rempart contre la folie qui guette, contre l’inexorable avancée du conformisme qui anesthésie la pensée et contre les abus que l’on acceptait jusque-là, parce que c’était moins compliqué.

« Les coupables ont la tête / pleine d’entrepôts malades, traumatise-les / en les aimant comme tu aimes / les traces de nos dos sur les fouets, nous avons / des comptes à régler avec les monstres », propose l’homme à celle qui partage son combat, alors que les étreintes qui embrasent et qui font parfois mal relèvent leurs propriétés étonnamment apaisantes.

Avec le romantisme du punk tiraillé entre son refus de se laisser avaler par la colère et sa perpétuelle envie cracher au visage des puissants, François Guerrette se réfugie parfois dans l’invective (justifiée), en adressant un doigt d’honneur « aux illettrés qui décideront / si oui ou non ce monde / finira nuage de pierre au fond de la mer ». Mais sa poésie pour apocalypse appréhendée demeure d’abord une fervente défense de « l’émerveillement // notre unique monnaie d’échange / pour survivre aux lents combats / de couleuvres dans nos cervelles de sable ». Il en faut du courage pour ne pas abdiquer, même s’il serait plus raisonnable de tourner le dos à l’espoir.
 

Constellation des grands brûlés
François Guerrette, Poètes de brousse, Montréal, 2017, 78 pages