Vol identitaire et vision trahie

Des partisans du «Oui» sont réunis à Longueuil, le 29 octobre 1995.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Des partisans du «Oui» sont réunis à Longueuil, le 29 octobre 1995.

Les péquistes parlent du « mystère de Québec », se souvenant qu’ils ont perdu le référendum de 1995, non pas tant à cause des prévisibles « votes ethniques » montréalais honnis par Jacques Parizeau, mais en raison du succès trop faible du Oui dans la Vieille Capitale. Pourtant, ce que Jean Morisset voit comme une abdication, le passage par les souverainistes de l’identité de Canadiens à celle de Québécois, aurait dû flatter l’orgueil de Québec.

Dans Sur la piste du Canada errant qu’il présente comme ses « déambulations géographiques à travers l’Amérique inédite », Jean Morisset établit que l’on ne peut remplacer, même dans la ville de Québec, par l’identité municipale québécoise l’identité nationale canadienne, ce caractère issu de la Nouvelle-France, pays communément appelé ici, dès l’origine, Canada, sans renier quatre siècles d’histoire vécus dans une langue maternelle : le français. Au sens national, le mot québécois serait un anglicisme !

« Province of Quebec »

Même si Champlain appela Québec la ville qu’il fonda en 1608, l’acception nationale du terme ne vient-elle pas du nom « Province of Quebec » imposé entre 1763 et 1791 par le colonisateur britannique pour débaptiser le Canada ancestral, réimposé en 1867 dans la Confédération pour désigner le Bas-Canada, devenu le Canada-Est, où les descendants des pionniers français n’auront cessé de s’identifier comme Canadiens tout court ? Né en 1940 près de Québec, Jean Morisset dit avoir échappé après 1965 à un « lessivage mémoriel ».

Cette expression très forte, le géographe l’emploie pour dépeindre la rupture brutale avec l’identité canadienne exprimée en français par la culture orale et la littérature. L’identité québécoise substituée à celle-ci rappelle malheureusement, aux yeux des observateurs sensibles à l’histoire, comme l’écrivain Jacques Ferron, le rôle joué par Québec de ville de garnison et de capitale collaboratrice du dominateur impérial britannique.

Mais d’insolubles problèmes pratiques se posent si l’on envisage la chose d’un point de vue politique réaliste. Comment convaincre l’électorat qu’il existe deux Canada : l’un né de l’expérience historique en français des premiers Canadiens sur un territoire injustement appelé Québec ; l’autre, cet objectif usurpateur d’identité qui correspond à un pays anglophone plus vaste et plus populeux ?

Ferron avait résolu le problème en se résignant à devenir Québécois au sens national par simple lucidité. Quant à Morisset, en y célébrant le Canada originel, devenu mythique, faute d’être officiel, il donne à son livre une valeur irremplaçable grâce à une vision pénétrante du métissage culturel avec les Amérindiens, idéal qu’incarne le pays « errant ».

Loin de l’autre Canada encore symboliquement uni à la Grande-Bretagne, le pays rêvé par le géographe plonge dans l’Amérique profonde en faisant de notre Louis Riel le frère du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata.


Extrait de «Sur la piste du Canada errant»

« La fabrication du Québécois comme substitut identitaire ne poursuit qu’un seul et même objectif : disposer du Canadien mâtiné et bâtard au fond de soi afin de s’octroyer, par procuration anthropologique et lévitation mentale, le faciès mental européen et pur à jamais désauvagé dont rêve l’élite depuis toujours. »

Sur la piste du Canada errant

★★★ 1/2

Jean Morisset, Boréal, Montréal, 2018, 368 pages