«Le fer et le feu»: dans les entrailles de la guerre

Brian Van Reet offre un roman qui encourage à ouvrir les yeux au-delà des faibles échos qui nous parviennent de violents conflits.
Photo: Peter Tsai Brian Van Reet offre un roman qui encourage à ouvrir les yeux au-delà des faibles échos qui nous parviennent de violents conflits.

Brian Van Reet n’était âgé que de 20 ans lorsqu’il s’est engagé dans l’armée américaine pour combattre en Irak à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Pendant quatre ans, il a sillonné le pays à bord d’un tank, armé jusqu’aux dents. Pourtant, il ne lui a fallu que quelques jours pour comprendre que les États-Unis se créaient plus d’ennemis qu’ils n’en éliminaient.

De son pessimisme et de son dépit devant cette guerre aux conséquences irrécusables, Van Reet tire un premier roman d’un réalisme saisissant et d’une profondeur inégalée qui, dans un procédé quasi cinématographique, jette le lecteur dans les entrailles de la guerre, à genoux dans la vase, étouffé par l’atmosphère claustrophobe des caches, abruti par la chaleur étouffante et les interminables journées de veille. Le vétéran donne un visage à la guerre, témoigne avec une poésie brutale et sans concession de la réalité physique et psychologique sur le terrain et en offre au final une critique percutante.

Trois personnages tangibles

Avec sensibilité, empathie et clairvoyance, l’auteur nous confronte aux doutes, aux peurs viscérales et aux ambitions vaines de trois volontaires dont les convictions seront ébranlées jusqu’à leur dernier souffle. Trois personnages si tangibles — de leur indiscipline enfantine à l’excès de sable qui se glisse dans leurs orifices, des odeurs de putréfaction qui leur soulèvent le coeur à l’inconfort de leur corps qui s’accroche à la vie — qu’on pourrait presque les toucher.

Cassandra Wigheard est une jeune soldate américaine de 19 ans déployée au sein d’une unité de reconnaissance légère et déterminée à prouver sa valeur aux hommes de son escadron. Abou Al-Houl est un moudjahid égyptien tourmenté par la montée d’une frange radicale de djihadistes. Sleed, un jeu homme sans grande volonté, suivra son équipage dans une entreprise de pillage avec des répercussions plus tragiques qu’escomptées.

Van Reet raconte ses trois personnages avec la même compassion, la même exhaustivité. Tous enrôlés pour des missions et des motifs différents, ils seront témoins de bouleversements similaires, tenaillés par les mêmes doutes tenaces, contraints à la même indifférence.

« La culpabilité est un luxe qu’on ne peut s’accorder que lorsqu’on bénéficie d’assez d’espace et de temps pour réfléchir. […] Il y a des circonstances où les bons deviennent les méchants et où les méchants deviennent les bons, et il y en a d’autres où je voudrais qu’il n’existe pas de telles frontières. »

Même lorsque la soldate Wigheard se retrouve en captivité dans des conditions monstrueuses, l’auteur parvient à insuffler, en dépit de la cruauté et des intentions des geôliers, une part d’humanité qui n’est pas sans rappeler les conditions de détention décrites par Ingrid Betancourt, cette politicienne colombienne captive des FARC pendant six ans et demi.

En choisissant de montrer la guerre dans toute son humanité, ni noire, ni blanche, à travers ses convictions autant que ses désillusions, Brian Van Reet offre un premier roman poignant et intemporel qui encourage à ouvrir les yeux au-delà des faibles échos qui nous parviennent de ces violents conflits.

Extrait de « Le fer et le feu »

« Un curieux sentiment remplace la tension de Cassandra au moment de l’attaque. Elle est envahie de ce calme étrange qui naît après le déclenchement de la catastrophe. En dix-neuf ans, elle en a vécu quelques-unes, mais aucune n’a menacé davantage que celle-là l’invulnérabilité de sa jeunesse. Quelqu’un essaie de me tuer, doit-elle se répéter comme un mantra pour croire en la réalité de cette scène. Et elle est bien vite ramenée au réel. Le plus bizarre, c’est qu’elle éprouve si peu de haine. Elle ne hait pas ceux qui tentent de la tuer. Cette situation lui semble juste et même normale : tuer et être tué, l’ennemi maniant froidement un engin mécanique, mesurant l’azimut et l’élévation, pointant le tube et lâchant dedans l’obus qui pourrait répandre sa cervelle sur l’asphalte. »

Le fer et le feu

★★★★ 1/2

Brian Van Reet, traduit de l’anglais par Michel Lederer, Éditions de l’Olivier, Paris, 2018, 299 pages