«Récolter la tempête»: Benoît Côté face à l’envoûtante étrangeté de l’adolescence

Jouant des mots comme des notes sur la portée, Benoît Côté, qui est avant tout compositeur, se révèle un incroyable observateur de sa génération.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jouant des mots comme des notes sur la portée, Benoît Côté, qui est avant tout compositeur, se révèle un incroyable observateur de sa génération.

Dans les banals terrains vagues de Saint-Hyacinthe se joue la grande tragédie de l’adolescence, sublimée par la plume candide, lucide et franche de Benoît Côté. Dans les limites de cette petite ville, les premières expériences sont accompagnées d’un éveil de la conscience et de la construction des idéaux d’un jeune homme en quête de sens.

Dans un langage extrêmement travaillé dans lequel tous les adolescents des années 1990 débusqueront une pointe de poésie, le compositeur québécois donne vie avec un réalisme saisissant aux questionnements, aux pertes de repères, aux rejets des conventions, aux inévitables déceptions et aux déchirements identitaires qui jonchent le passage vers l’âge adulte.

À travers des événements à la fois anodins et captivants — les premières fêtes, les premières amours, les premières responsabilités —, le jeune Sam goûte pour la première fois à la liberté dans tout ce qu’elle a de plus savoureux, de plus prometteur, de plus amer.

L’universalité du propos, présenté avec sobriété, perspicacité et un humour mordant par l’auteur — dans un style franc qui n’est pas sans rappeler J. D. Salinger —, fait la force de ce roman qui éveille la nostalgie, au grand dam de l’adolescent qui persiste dans le cœur de chacun.

« J’en étais à ce point où j’haïssais pas mal tout, où tout me semblait bête, grossier et surtout — surtout — ordinaire. C’était le mot clé de cette époque ! […] Dans le salon de Jean-Claude, tout m’était pénible et laid, et, si j’avais su que plus tard dans la vie, j’allais moi aussi ressentir quelques élans d’affection passéiste pour cette époque très bof, je me serais sûrement défenestré sur-le-champ. »

Les premières fois de Sam seront teintées du contexte politique et social de la seconde moitié des années 1990, notamment le référendum de 1995 et la crise du verglas, cette « cathédrale de cristal » qui contraste magnifiquement avec le pathétisme de son environnement grisâtre.

Dans ce contexte mouvementé, le protagoniste sera initié aux romans et essais abandonnés par son oncle décédé, œuvres qui déclencheront chez le jeune homme les balbutiements d’une pensée philosophique et lui permettront de s’identifier à ces discours rarement en phase avec leur époque.

Présenté en trois parties aux titres évocateurs — « La Caverne », « Le Roi philosophe » et « La République » —, le récit reflète la trajectoire projetée du héros qui, prisonnier des ombres, se voit peu à peu conduire vers la lumière, d’abord de manière désintéressée, jusqu’à établir les contours de sa propre vision du monde, l’isolant progressivement de ceux qui la rejettent : la majorité.

Jouant des mots comme des notes sur la portée, Benoît Côté, qui est avant tout compositeur, se révèle un incroyable observateur de sa génération, titillant sa nostalgie latente à grands coups de Labatt 50, de petites saucisses enroulées de bacon et de bouteilles de ketchup Heinz en verre. Un premier roman irrésistible et d’une rare authenticité.

Extrait de « Récolter la tempête »

« J’ai laissé l’auto à côté de la cabane, et on est sorti dans une cathédrale de cristal. La fine couche d’eau gelée sur chacune des milliers de branches, les arbres à perte de vue couverts d’un vernis lisse et lumineux, toute cette infinité de détails qui composait la beauté du moment m’a semblé signifier que, vraiment, le monde était tel qu’il devait être […] J’étais rarement impressionné par autre chose que ce que je lisais dans mes vieux livres, mais là, j’avais les yeux mouillés. J’étais enfin stupéfait par un événement de la vie concrète. »

Récolter la tempête

★★★★

Benoît Côté, Triptyque, Montréal, 2018, 342 pages