«Plus jamais seul»: Caryl Férey à la poursuite du cargo fantôme

Le regard que pose Caryl Férey sur la vie n’est pas très réjouissant.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Le regard que pose Caryl Férey sur la vie n’est pas très réjouissant.

Il y a d’abord et surtout ce personnage impossible, amalgame de Corto Maltese et de Blaise Cendrars. Bourlingueur impénitent, McCash — sans prénom — est un ancien flic cynique, borgne et libertaire, qui porte son bandeau comme son désespoir, de façon plus ou moins élégante. À l’irlandaise.

Ce pirate de McCash vient d’hériter d’une fille qu’il ne se connaissait pas alors qu’il apprend la disparition de son ami le plus cher et d’Angélique, la femme de sa vie : ils ont coulé par le fond sur un voilier, frappés par un cargo fantôme en pleine nuit. Après avoir laissé son ado chez une amie, il part sur les traces des disparus.

De Brest jusqu’au Pirée, à partir d’indices et d’informations négociés auprès de contacts plus ou moins officiels, l’ancien flic remonte la piste d’un réseau d’abjects trafiquants. Dirigé par des mafieux sans scrupule, ce réseau s’empare des migrants dès qu’ils abordent une petite île grecque près de la côte turque pour en tirer profit de diverses façons : prostitution pour les jeunes femmes, trafic d’organes ou esclavage pour les autres. Aidé de deux amis grecs, McCash parviendra à décapiter le réseau et à sauver Angélique.

Cette intrigue extrêmement solide aux ramifications étonnantes repose avant tout sur une écriture époustouflante et une série de personnages hors du commun. Par son cynisme qu’il porte comme une armure et par sa pseudo-lucidité de désespérado des temps modernes, McCash a quelque chose d’insupportable. Ce faux dur est bourré de tics, parfois même à la limite du cliché, et le lecteur mettra du temps à l’accepter pour ce qu’il est : un écorché vif qui refuse de l’être encore plus. C’est ainsi qu’après avoir retrouvé puis sauvé Angélique au péril de sa vie, il s’empressera de la quitter sous prétexte qu’il ne la mérite pas…

Mais McCash n’est pas le seul personnage étonnant dans ce récit ; Angélique et Marco, l’ami disparu, sont aussi dessinés de façon remarquable. Même les personnages secondaires, comme le chef du réseau de trafiquants ou les alliés grecs de McCash, sont des joueurs à part entière dans ce récit à l’emporte-pièce. Tout cela souligne encore une fois le talent de Caryl Férey qui a d’abord fait sa marque avec Mapuche, il y a déjà plusieurs années, et qui avait eu ensuite tendance à se répéter.

Ici, rien de tout cela : son écriture est vive, lancinante, souvent vitriolique à l’image du caractère et du verbe de son personnage principal. On sera souvent sonné, dans ce roman noir au long cours, par les prises de position de McCash et par la vision du monde qui en découle. Cinglant, brutalement cru à travers les mots comme les maux de ses personnages, le regard que pose Caryl Férey sur la vie en général et sur le sort des humains en particulier n’est finalement pas très réjouissant.

Quand on voit ce qui se passe tous les jours, un peu partout autour de la Méditerranée comme ailleurs, on ne peut que malheureusement constater son implacable pertinence.

Extrait de « Plus jamais seul »

« Sa propre mort ne l’avait jamais angoissé, mais si aujourd’hui il venait à disparaître, il laisserait quoi à sa fille ? Un découvert à la banque, […] des milliardaires élus par des pauvres, des algorithmes, des publicités pour les pâtés à chien. Déprimant. Plus personne ne voulait du modèle universaliste hérité de la Révolution française, les Lumières s’étaient éteintes sur les peuples qui préféraient acheter des smartphones pendant qu’une minorité faisait payer cher à tous le droit de jouir de leurs privilèges en attendant de muter en sapiens 2.0. »

Plus jamais seul

★★★ 1/2

Caryl Férey, Gallimard Série Noire, Paris, 2018, 320 pages