«L’été de la haine»: David Means efface l’histoire pour mieux la réécrire

L’écrivain livre un récit avec un arc narratif décousu, obscur et complexe.
Photo: Beowulf Sheehan L’écrivain livre un récit avec un arc narratif décousu, obscur et complexe.

Le 30 avril 1975, les chars de l’Armée populaire du Vietnam renversent les grilles du Palais présidentiel de Saïgon, mettant ainsi fin à 30 ans de conflit dans ce petit pays d’Asie du Sud-Est. Cette guerre, la première dont les images ont été diffusées à la télévision, la première à mettre des visages sur l’horreur, est encore aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands traumatismes américains du XXe siècle.

Dans son premier roman, David Means offre une réflexion à la fois brillante et déroutante sur le trauma, tant collectif qu’individuel, et sur les paradoxes du rêve américain qui, pour être perpétué, n’a d’autre choix, selon l’auteur, que de réécrire le passé à son avantage, de modifier les mémoires pour propulser le progrès.

L’été de la haine est une mise en abyme présentant le texte entier d’un roman fictif intitulé Hystopia, écrit par Eugene Allen, un jeune vétéran du Vietnam de 22 ans qui vient tout juste de s’enlever la vie. Ce faux récit est entouré d’une série de notes écrites par l’auteur et l’éditeur, ainsi que de plusieurs commentaires fragmentés des amis et connaissances d’Allen qui, à la manière d’un vox pop, tentent d’éclaircir les parts de vérité dans ce roman et d’ainsi comprendre ce qui a mené le jeune homme à sa perte.

Dans cette uchronie située à la fin des années 1960, Kennedy entame son troisième mandat. Son gouvernement a élaboré un nouveau traitement, « le dépliement », afin de guérir les vétérans victimes de chocs post-traumatiques. Dans un laboratoire caché au Nouveau-Mexique, ces derniers se voient administrer une forte drogue et sont incités à rejouer et à revivre les scènes de combat qui les ont affectés. Après cette petite mise en scène, les souvenirs sont effacés de la mémoire des rescapés.

Cette procédure connaît toutefois des ratés. Certains anciens combattants s’avèrent résistants au traitement et en ressortent emplis d’une violence et d’un sentiment de vengeance qui créent le chaos à travers le pays. La brigade Psycho, ici personnifiée par les agents Singleton et Wendy, est aux trousses de ces fauteurs de trouble, dont le dangereux psychopathe Rake.

Dans une structure aux allures aléatoires, les points de vue des personnages sont présentés en alternance en courts fragments. Le fil chronologique de l’action est constamment interrompu par les souvenirs furtifs des protagonistes qui cherchent à recouvrer la mémoire et par la trame historique alternative du récit, où Kennedy aurait notamment survécu à la fusillade d’Oswald.

Ce rythme parfois désorientant, combiné au caractère volontairement inachevé de certains aspects de cette réalité dystopique, contribue à obscurcir un récit déjà fort complexe, masquant les messages et les motifs de l’auteur sous un voile d’opacité.

Heureusement, certaines scènes puissantes et criantes de vérité, comme celle où Meg recouvre la mémoire, bombardée par la voix de son amant mort au combat qui lui raconte les ravages de la guerre, offrent un point de vue unique et éclairant sur l’importance de la mémoire, les dangers de la fiction et le rôle du trauma dans la construction de l’humanité.

Extrait de « L’été de la haine »

« L’histoire doit tourner sur un axe, en orbite autour de l’étoile Polaire de la peur ; l’histoire doit avoir un semblant de cohérence, déconstruite et reconstruite : tout ça, c’est les conneries des télex et la langue de bois des journaleux renvoyée à l’expéditeur. Les boîtes métalliques abritant les bobines de film arrivaient à New York avec des jours de retard : mieux vaut des nouvelles pas fraîches que pas de nouvelles du tout — du coup, quand ça passe enfin à la téloche, ça fait longtemps qu’on a quitté ce merdier, que les morts ont été hissés dans un filet alourdi […] l’hélico hors de portée, même plus un murmure, rien que le silence du feuillage et du riz, mon pote, un silence que personne — aucun journaleux, aucun Morley Safer bardé de micros — n’a jamais pu saisir, mettre en boîte et rapporter aux States. »

L'été de la haine

★★★

David Means, traduit de l’anglais par Serge Chauvin, Gallimard, 2018, 411 pages