«Sentinelle de la pluie»: Tatiana de Rosnay dans l’universalité des ombres

Bien que le roman se déroule à Paris, l’écrivaine franco-britannique Tatiana de Rosnay a préféré le rédiger en anglais.
Photo: Charlotte Jolly de Rosnay Bien que le roman se déroule à Paris, l’écrivaine franco-britannique Tatiana de Rosnay a préféré le rédiger en anglais.

Sur la page Instagram de Linden Malegarde, qui compte très exactement 319 abonnés, des dizaines de photographies au teint argentique témoignent de l’amour du photojournaliste pour les tilleuls et pour Paris. Plusieurs clichés rappellent les dégâts causés par la crue de la Seine, en janvier dernier.

Linden, toutefois, n’existe pas véritablement. Il est un personnage fictif, héros du dernier roman de Tatiana de Rosnay, dont le compte, bien réel, est animé quotidiennement par l’auteure elle-même.

« Je suis personnellement très active sur les réseaux sociaux, et je pense qu’il faut sortir de la promotion standard pour proposer un contenu plus ludique et amusant. Ce petit jeu permet de faire vivre mes romans et mes personnages un peu plus longtemps, et d’établir un lien complètement différent avec les lecteurs », raconte l’écrivaine franco-britannique, jointe par Le Devoir à Paris il y a quelques jours.

Sur la Toile, on peut donc également trouver le compte Facebook de la thanatopractrice Angèle Rouvatier, héroïne de son roman Boomerang, ainsi que la page Instagram de l’écrivain Nicolas Kolt, protagoniste d’À l’encre russe.

Secrets de famille

Cette exposition est assez paradoxale, étant donné que les personnages de Tatiana de Rosnay sont bien souvent entourés de secrets et de non-dits et ont du mal à exprimer leurs émotions. « C’est comme ça dans la vie aussi. Tout le monde s’affiche sur les réseaux sociaux et y dévoile une intimité factice et virtuelle. En réalité, on ne sait rien les uns des autres. »

L’écrivaine, fascinée par l’universalité des ombres et des noeuds familiaux, esquisse dans Sentinelle de la pluie le portrait d’une famille aimante, dont l’éloignement géographique et le passé trouble créent une brèche communicationnelle.

Linden rejoint sa mère, sa soeur et son père à Paris afin de célébrer l’anniversaire de ce dernier, arboriste à la réputation mondiale. Alors que des pluies diluviennes font dangereusement monter la Seine, le patriarche subit un AVC et doit être hospitalisé d’urgence. En miroir au fleuve qui menace de se déverser, la tension monte entre les Malegarde qui devront, pressés par le temps qui s’essouffle, révéler ce qu’ils gardent scellé au fond de leur coeur.

« J’ai voulu pousser l’indicible à son paroxysme, en mesurant un drame national à une situation extrêmement intime. Après son attaque, Paul Malegarde se retrouve dans l’impossibilité de communiquer avec des mots. Son fils devra lui révéler son homosexualité sans avoir de rétroaction directe, sans connaître sa véritable réaction. Ils devront explorer une nouvelle manière de communiquer », souligne l’écrivaine qui, en 2007, s’est fait remarquer avec Elle s’appelait Sarah, récit touchant sur fond de déportation d’enfants juifs dans le Paris des années 1940. Ce roman a été porté au grand écran en 2010 par Gilles Paquet-Brenner avec Kristin Scott Thomas dans le rôle principal.

L’instinct de la crue

La trame du roman s’est avérée mystérieusement prémonitoire, puisque, alors que Tatiana de Rosnay y apposait la touche finale, la Seine est sortie de son lit en juin 2016, avant de récidiver en janvier 2018.

« J’avais tellement peur que quelqu’un ait la même idée que moi, dit-elle en riant. Mais ça a surtout servi à étayer mon propos. Les humains ont intérêt à se réveiller. Comme le dit un policier dans le roman, on peut s’entraîner à stopper les menaces terroristes, mais on ne peut rien contre la puissance de la nature. Elle nous renvoie notre mode de vie et notre manque de respect en plein visage. Paris a connu deux crues en deux ans. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. »

Richesse culturelle

Bien que le roman se déroule à Paris, Tatiana de Rosnay a préféré le rédiger en anglais. « Ce n’est pas vraiment un choix conscient. L’histoire se présente à moi dans l’une ou l’autre de mes langues maternelles, et je suis mon instinct. » La traduction française — « un art à part entière » — a été confiée à Anouk Neuhoff.

Sa double nationalité franco-britannique, ainsi que l’héritage culturel extrêmement riche que lui a transmis sa famille — son grand-père, Gladwyn Jebb, a ainsi été secrétaire général de l’ONU et son père, Joël de Rosnay, est un scientifique et prospectiviste reconnu —, inspire grandement l’auteure dans le choix et la manière d’aborder les thèmes au coeur de ses oeuvres.

Ici, c’est l’influence de ses enfants qu’on retrouve généreusement saupoudrée tout au long du récit. À travers les photographies de Linden, Tatiana de Rosnay met en valeur le talent et la « vision unique » de sa fille cadette. Chez son fils, elle a puisé le courage du coming-out.

« C’est un moment très intime pour une famille, car l’enfant doit avoir une confiance infinie en ses proches avant de pouvoir en discuter ouvertement. Quand mon fils a été prêt, je l’ai accueilli comme la plus grande preuve d’amour du monde. Pour d’autres, cette révélation est toutefois une source de conflits et de grande peine dont je tenais à témoigner. »

Tatiana de Rosnay, qui a déjà vu deux de ses romans adaptés au cinéma, espère que les thèmes de Sentinelle de la pluie retiendront l’attention de l’enfant chéri du cinéma québécois, Xavier Dolan. « Il me semble qu’on a beaucoup en commun, lui et moi, affirme-t-elle d’un ton espiègle. Je trouve que tous ses films sont des coups de poing émotionnels, sans compter qu’il maîtrise à la perfection l’art du non-dit. C’est décidé, je vais le contacter sur Twitter ! »

Extrait de « Sentinelle de la pluie »

« Son père allait sur ses soixante-dix ans. Lui-même en aurait bientôt trente-sept. Il était trop tard pour communiquer. Et puis, ce n’est pas comme si Paul et lui se disputaient. Ils ne se disputaient jamais. Ils ne s’étaient jamais disputés. Il n’y avait jamais eu de conflit. Le conflit aurait peut-être facilité les choses. Oui, il y avait de l’amour. Mais il n’était pas exprimé. L’amour était rangé dans un coin, à l’écart. Ce soir-là, un des chats sur les genoux, Linden avait avoué qu’il était peut-être une déception pour son père. Qu’il n’était pas le fils dont Paul avait rêvé. »

Sentinelle de la pluie

Tatiana de Rosnay, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Éditions Héloïse d’Ormesson, Paris, 2018, 368 pages