«Aux quatre chemins»: à l’origine de notre division identitaire

Louis-Joseph Papineau (1786-1871) s’inspire, par opposition à l’impérialisme monarchique et européen de Londres, du républicanisme états-unien, mieux adapté à l’Amérique.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada Louis-Joseph Papineau (1786-1871) s’inspire, par opposition à l’impérialisme monarchique et européen de Londres, du républicanisme états-unien, mieux adapté à l’Amérique.

Si l’on s’interroge sur la division actuelle entre les tenants progressistes de l’indépendance et les nationalistes qui, férus d’identité, restent des conservateurs souvent inavoués, il faut lire Aux quatre chemins d’Yvan Lamonde. L’historien émérite y juge que Louis-Joseph Papineau et Étienne Parent « représentent les deux hémisphères du cerveau politique québécois, à la source d’une ambivalence identitaire profonde ».

À la faveur des insurrections au Bas-Canada (futur Québec) contre le pouvoir colonial britannique, quatre natifs du lieu suivirent les itinéraires scrutés par Lamonde. L’auteur précise en sous-titre : « Papineau, Parent, La Fontaine et le révolutionnaire Côté en 1837 et en 1838 ».

Louis-Joseph Papineau (1786-1871), l’instigateur parlementaire du mouvement d’émancipation, s’inspire, par opposition à l’impérialisme monarchique et européen de Londres, du républicanisme états-unien, mieux adapté à l’Amérique. Son cadet le journaliste Étienne Parent (1802-1874), avant la lettre nationaliste à la manière des conservateurs européens tout en étant populiste, envisage déjà le Bas-Canada comme la partie d’un ensemble réformiste des colonies britanniques nord-américaines.

Si Papineau est le partisan indéfectible d’un Conseil législatif élu par les Canadiens et non plus imposé par le pouvoir colonial, Parent souhaite davantage l’avènement de la responsabilité ministérielle pour démocratiser le régime de façon modérée. Il rejette la stratégie, préconisée par Papineau, de non-consommation des biens britanniques pour affaiblir l’oligarchie impériale. Il opte pour « une soumission » doublée d’une « résistance passive », et non d’une « opposition constitutionnelle ».

Lamonde excelle à décrire les différences entre les attitudes des deux hommes qui influencent beaucoup l’opinion. Par son combat radical, Papineau incarne Montréal, sa ville natale. Par son goût du compromis, Parent reflète la région de Québec dont il est originaire. Cette dualité, qui se perpétue jusqu’à nos jours, l’historien la résume de manière incisive : « Les dispositions du peuple dans la région de Québec et la région de Montréal sont différentes, opposées, irréconciliables. »

Malgré cela, Lamonde voit avec raison en Parent « le père intellectuel et politique » du parlementaire Louis-Hyppolite La Fontaine (1807-1864), ancien Patriote né près de Montréal mais devenu après 1837 l’adversaire de Papineau au nom de la bonne entente avec le dominateur britannique. Cette collaboration profitait déjà de façon socioéconomique à la ville de Québec, du moins à son élite.

Chez Cyrille-Hector-Octave Côté (1809-1850), médecin encore plus hostile que Papineau à la mollesse de Parent et de notre clergé catholique, la conversion à la religion du dominateur, le protestantisme, aggrave ce que Lamonde exhume : notre vieux désarroi.

Extrait de « Aux quatre chemins »

« Une victoire en 1837 et en 1838 aurait fait oublier 1760. Comme ce ne fut pas le cas, 1837 et 1838 ont continué à être symboliquement nourris de 1760. On peut encore, au référendum de 1995, ressentir la réactualisation de cet inaccomplissement originel. »

Aux quatre chemins

★★★ 1/2

Yvan Lamonde, Lux, Montréal, 2018, 248 pages