«La symphonie du hasard»: Douglas Kennedy et la lecture de l’aléatoire

Avec «La symphonie du hasard», le romancier de 63 ans revisite ses jeunes années.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Avec «La symphonie du hasard», le romancier de 63 ans revisite ses jeunes années.

Tout aurait été différent si… On pourrait résumer ainsi l’obsession de l’écrivain américain Douglas Kennedy pour la place du hasard dans nos vies. Ce qui ne l’empêche pas de clamer : « Le malheur est un choix, j’en suis persuadé. »

Avec La symphonie du hasard, une fresque sociale et politique en trois tomes qui nous plonge au coeur des années 1970 par le biais d’une famille américaine en conflit, le romancier à succès de 63 ans revisite ses jeunes années. Mais en se mettant dans la peau d’une femme.

C’est un procédé qu’il a souvent utilisé dans ses romans précédents. Tout est parti de sa mère, du besoin qu’il avait de la comprendre, lui a dit une psy un jour. « J’ai eu une mère très difficile, qui avait des problèmes », glisse-t-il dans un excellent français.

Il explique que sa mère était quelqu’un d’éduqué, d’intelligent, mais sans identité propre. « Comme beaucoup de femmes de sa génération, elle est tombée enceinte et s’est retrouvée avec un enfant, moi, et ça, c’était le début de la fin. Elle est devenue femme au foyer. Non pas à cause de ça, mais grâce à ça, je suis devenu très féministe très tôt. »

Nous sommes attablés au café du mythique Hôtel du Nord, en bordure du canal Saint-Martin à Paris. L’auteur de L’homme qui voulait vivre sa vie, un mordu de cinéma dont plusieurs romans ont été adaptés au grand écran, est un habitué de ce lieu immortalisé par un film de Marcel Carné.

Il a son appartement pas trop loin, mais garde sa maison dans le Maine. Constamment pris de bougeotte, ce divorcé père de deux enfants a aussi de multiples pied-à-terre, à Berlin, à Londres… et à Montréal, où il a vécu cinq ans en couple avec une psychologue canadienne.

« Toutes les femmes de ma vie ont été des femmes professionnelles, et l’indépendance et l’intelligence sont très importantes pour moi. L’idée de contrôler quelqu’un d’autre, ce qui est un grand thème de plusieurs mariages, ce n’est pas mon truc. »

La narratrice de sa trilogie, dont le premier volet est paru l’automne dernier et le deuxième sortira le 12 avril au Québec, est éditrice à New York. Au moment où s’ouvre l’action, dans les années 1980, Alice Burns se rend visiter l’un de ses frères en prison. Elle en vient à voir avec des yeux neufs son passé adolescent, sa vie familiale d’autrefois, après que son frère lui confie un terrible secret.

« Toutes les familles sont des sociétés secrètes », écrit d’entrée de jeu Douglas Kennedy, qui va être de passage au Salon international du livre de Québec la semaine prochaine. De la même façon, il avance que tout le monde a des comportements pathologiques et contradictoires. « C’est la condition humaine. Si quelqu’un me dit qu’il est stable et qu’il a un équilibre total, je pense à un scientologue ou à quelque chose comme ça… Ça n’existe pas, tout le monde est névrotique. Mais il y a des degrés. »

Plus ça change…

À travers les souvenirs d’Alice qui nous ramènent aux années 1970, on est confrontés au racisme, au sexisme, à l’homophobie et à l’antisémitisme aux États-Unis. Les choses ont changé, heureusement, constate le romancier. Mais pas autant qu’il le souhaiterait. « Mon pays a élu un homme qui est au-delà du misogyne, qui a abusé des femmes, et qui a eu des aventures avec des stars de porno. Chapeau ! Quelle source de fierté pour nous ! »

Sans oublier l’affaire Weinstein, bien sûr. « C’est quelqu’un d’horrible, ce violeur de femme. Mais je suis sûr que le mouvement #MeToo n’a pas seulement commencé à cause de Weinstein, mais aussi à cause de Trump. Du fait qu’il a battu la première femme blanche aux États-Unis, et que c’était le triomphe des hommes blancs… comme du temps de la génération de mes parents. »

Il raconte qu’un jour, son père lui a dit : « Tu sais pourquoi on a ne va jamais élire une femme comme présidente ? Imagine, elle aura les codes nucléaires quand elle a ses règles. » Douglas Kennedy avait 16 ans. « Plus de 40 ans plus tard, déplore-t-il, on a Trump : c’est exactement la même chose. »

Jeux de miroir

On assiste dans les deux premiers tomes de La symphonie du hasard aux bouleversements politiques des années 1970 non seulement aux États-Unis (guerre du Vietnam, arrivée de Nixon au pouvoir puis Watergate), mais aussi en Irlande (attentats terroristes) et au Chili (coup d’État contre Allende). S’entremêlent ainsi la petite et la grande histoire, par effet de miroir : conflits internationaux versus conflits familiaux.

Comme l’auteur, Alice est née à New York, d’une mère juive dépressive et d’un père catholique irlandais strict mais grand amateur de femmes. Et comme l’auteur, elle a grandi auprès de parents éternellement en guerre. « Quand j’ai eu connaissance du fait que j’étais au milieu d’un mariage très raté, j’avais 8 ans ou 9 ans, et j’ai commencé à tout observer tout le temps autour de moi », précise Douglas Kennedy.

Comme lui, Alice a fréquenté un collège du Maine, avant de poursuivre pendant un an ses études à Dublin, soucieuse de rompre avec son destin, ou plutôt de s’en construire un. Commence alors une vie de bohème, où les rencontres se multiplient.

Si quelqu’un me dit qu’il est stable et qu’il a un équilibre total, je pense à un scientologue ou à quelque chose comme ça… Ça n’existe pas, tout le monde est névrotique. Mais il y a des degrés.

« Tout ce qui m’arrivait était-il simplement le fruit des circonstances, se demande Alice, ou avais-je, par le biais de mes choix et de mes actions, un certain degré d’incidence sur le cours des choses ? »

Trop heureuse de s’éloigner de son milieu familial toxique, la jeune fille mal dans sa peau n’en demeure pas moins marquée par les siens. Elle finira par découvrir, outre le secret de son frère Adam, bien d’autres non-dits familiaux. Entre autres celui-ci : son père, propriétaire d’une mine au Chili, ami de Pinochet, est aussi agent de la CIA. Tout comme c’était le cas pour le père de l’écrivain.

« Alice Burns, c’est moi », pourrait dire Douglas Kennedy. Ou presque. Car il s’est aussi inspiré de sa fille dans la jeune vingtaine. « Comme toutes les ados un peu intéressantes et différentes, elle a eu beaucoup de problèmes avec les autres filles. J’en ai discuté avec elle pendant toute son adolescence. J’avais vécu la même merde. Je n’étais pas sportif, alors que ça comptait beaucoup à cette époque. J’étais toujours derrière un livre, parlant de cinéma tout le temps, de musique classique, de jazz… C’est dur d’être différent quand on est jeune. Mais grâce à ça, je suis devenu romancier. »

Savoir ce que l’on veut, selon Douglas Kennedy

Après son année d’études à Dublin au milieu des années 1970, Douglas Kennedy est rentré aux États-Unis, a travaillé un temps comme régisseur de théâtre, puis est retourné vivre en Irlande pendant une dizaine d’années. Il a oeuvré dans le milieu du théâtre à nouveau, puis il s’est mis à l’écriture, la nuit, tout en gagnant sa vie comme journaliste indépendant. « Mon père ne m’a jamais donné un sou, et je ne lui en ai jamais demandé », précise-t-il.

Il commence par des pièces de théâtre pour la radio. Puis rédige des récits de voyage. Son premier roman paraît en 1994. Mais c’est avec son deuxième, L’homme qui voulait vivre sa vie, qu’il connaît le succès quatre ans plus tard : traduit en 16 langues, le livre se vendra à un million d’exemplaires dans le monde.

Dans la foulée de ce succès, un soir, il discute avec son père âgé. Qui se fâche. « Je venais de signer un immense contrat d’édition, et il était très mal à l’aise. Il a commencé à se plaindre de ma mère. Je lui ai dit : “Mais, papa, tu as 70 ans maintenant, qu’est-ce que tu veux ?” »

Son père s’est alors mis à rêver : une petite maison dans le Maine, au bord de la mer, un petit bateau, un 4X4… peut-être un contrat d’enseignement, et une petite amie, dans la cinquantaine, calme et stable.

Le fils a répliqué que tout cela était encore possible. Que son père n’avait qu’à vendre la maison familiale de New York, donner la part qui revient à sa femme et recommencer sa vie. La réaction du paternel : « Il a pris ma main et il a essayé de me casser les doigts. Il est devenu furieux. Parce que j’ai décrit une vie qui était possible, juste à côté. »

Il y a les hasards, qui peuvent changer une vie. « Montrez-moi une vie sans hasards », insiste Douglas Kennedy. Mais ensuite, il y a les choix qu’on fait, dit-il. « Qu’est-ce qu’on veut ? C’est une question immense. C’est la question la plus hallucinante, la plus vertigineuse qu’on puisse poser. »

La symphonie du hasard. Tome 2

Douglas Kennedy, traduit de l’anglais par Chloé Royer, Belfond, Paris, 2018, 336 pages. En librairie le 12 avril.