«La femme à la fenêtre»: A.J. Finn au coeur de la vie des autres

A.J. Finn
Photo: Presses de la cité A.J. Finn

En bordure d’un parc, au milieu du secteur cossu de Harlem, une femme observe le quartier de sa fenêtre. Elle s’imagine tous les petits drames quotidiens, vrais ou faux, que vivent ses voisins : répartition des tâches, disputes, infidélités. Pour mieux voir, elle se sert même parfois du téléobjectif de son appareil photo. Avec elle, on apprendra peu à peu à connaître les familles qui l’entourent et surtout l’une d’elles : les Russell.

Mais c’est d’abord elle, Anna Fox, que l’on connaît chaque jour un peu plus à travers son regard ; on comprend rapidement qu’elle ne va pas très bien. On sait qu’elle est psychologue, qu’elle prend des tonnes de médicaments et qu’elle boit beaucoup trop. Agoraphobe emmurée chez elle, elle passe l’essentiel de ses journées à siphonner des bouteilles de merlot, à reluquer les maisons voisines et à se repasser, DVD après DVD, desclassiques noir et blanc du cinéma américain. Comme si elle tentait de meubler sa solitude, elle est en contact presque constant avec son mari et sa fille… qui l’ont quittée depuis peu.

Anna qui ne sort jamais se liera toutefois d’amitié avec l’épouse Russell, Jane, et le fils, Ethan, qui viennent la visiter ; avec eux, elle semble s’ouvrir un peu à la réalité. Jusqu’au jour où elle assiste au meurtre de Jane alors qu’elle espionne à la fenêtre. Le précipice s’ouvre devant elle lorsqu’elle prévient la police… qui lui prouve plutôt que la Jane Russell qu’elle connaît n’existe pas.

Panique. Re-merlot. Anna est persuadée d’avoir vu ce qu’elle a vu mais auprès de la police, des voisins et même du lecteur, elle apparaît de plus en plus comme une femme désoeuvrée, malheureuse et un peu folle criblée par le déni de la disparition de ses proches. Sauf que rien n’est jamais aussi simple qu’il y paraît dans la vie et que l’on assistera plutôt à un revirement complet de la situation au dernier moment.

Il y a surtout que tout au long, le lecteur est piégé ; jamais on ne parvient à se faire une idée claire du personnage d’Anna. Cette femme qui se cache derrière l’alcool et des répliques célèbres de l’âge d’or du cinéma américain pour échapper à la réalité parvient en fait à leurrer tous ceux qui l’approchent, y compris elle-même dans ses élans de lucidité. Personnage aussi attachant que déroutant porté par une écriture méthodique et précise, Anna Fox séduit tout autant par ses faiblesses que par sa résilience : c’est une fois poussée dans ses derniers retranchements qu’elle se révélera à elle-même… et au lecteur médusé.

Il n’est donc certainement pas anodin que le nom de A.J. Finn soit une fausse identité cachant en fait un journaliste, éditeur à ses heures, du nom de Daniel Mallory. Son premier roman tout en trompe-l’oeil déjà publié dans une quarantaine de pays laisse à tout le moins présager des choses intéressantes.

Extrait de « La femme à la fenêtre »

« Vous n’avez pas entendu crier chez les Russell ? Il est revenu tout à l’heure, à peine trente minutes après l’apparition de Jane Russell sur le perron. Entre-temps, j’ai braqué mon Nikon sur toutes les fenêtres du 207, sans rien remarquer. »

La femme à la fenêtre

★★★ 1/2

A.J. Finn, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet, Presses de la Cité, Paris 2018, 521 pages