«Peau rouge, masques blancs»: dans l’utopisme de la cause autochtone

Le premier ministre Justin Trudeau étreint un membre de la nation Tsilhqot'in au parlement d’Ottawa, le 26 mars dernier, alors qu’il innocentait six chefs autochtones exécutés par le gouvernement colonial de la Colombie-Britannique il y a plus de 150 ans.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau étreint un membre de la nation Tsilhqot'in au parlement d’Ottawa, le 26 mars dernier, alors qu’il innocentait six chefs autochtones exécutés par le gouvernement colonial de la Colombie-Britannique il y a plus de 150 ans.

En septembre 2017, Justin Trudeau, premier ministre du Canada, exprime, devant l’Assemblée générale de l’ONU, la « grande honte » de son pays à la suite du mauvais traitement que celui-ci a fait subir aux autochtones et promet une « réconciliation ». Ce qui suppose une reconnaissance d’un rapport de nation à nation avec eux, politique d’Ottawa où Glen Sean Coulthard, politologue amérindien, décèle malgré tout l’empreinte du colonialisme.

Le lien de domination

Membre de la nation dénée, qui regroupe plusieurs peuples de l’Alaska jusqu’au sud-ouest des États-Unis en passant par l’Ouest canadien, Coulthard, né en 1974, enseigne à l’Université de la Colombie-Britannique. Inspiré surtout de Peau noire, masques blancs (1952), du psychiatre et penseur politique Frantz Fanon, son livre Peau rouge, masques blancs explique, à la suite de l’essayiste martiniquais, que « les termes de la reconnaissance sont normalement définis par le maître (l’État colonial ou la société coloniale) ».

Cela implique, poursuit Coulthard, que, de cette manière, le dominateur « défend ses propres intérêts ». En psychiatre pénétrant, Fanon montre d’ailleurs qu’à la longue les colonisés développent un attachement psychoaffectif à l’égard du colonisateur grâce aux formes de reconnaissance que celui-ci manifeste à leur endroit en tant que peuple et selon leurs revendications nationales. Il n’est jamais question pour autant de rompre le lien de domination de plus en plus subtil qui unit les colonisés au colonisateur.

Cette logique est d’autant plus vraie que même les mots qui évoquent le colonialisme finissent par disparaître sous prétexte qu’ils appartiennent à une époque révolue. En se référant à Frantz Fanon (1925-1961), Noir antillais qui embrassa la cause de l’indépendance algérienne par rapport à la domination française, Coulthard ne se rend pas compte à quel point il applique au Canada un modèle trop lointain dans le temps et dans l’espace.

Par bonheur, il se distingue de Fanon en accordant beaucoup plus que lui de l’importance aux « formes réhabilitées de subjectivité indigène issues de la colère et du ressentiment ». Grâce à « la résurgence des pratiques culturelles et des connaissances autochtones », il croit possible de tenir tête à la fallacieuse politique canadienne de reconnaissance et vise une « coexistence pacifique » avec le pouvoir blanc.

On aurait plutôt souhaité l’ouverture à un métissage culturel avec le commun des Blancs, comme au Québec en ont rêvé l’écrivain Jacques Ferron et le géographe Jean Morisset en s’appuyant sur une expérience nord-américaine de quatre siècles. Cela aurait pu enrichir la courageuse démarche utopiste de Coulthard qui associe déjà aux revendications autochtones l’anticapitalisme, le féminisme et l’avenir inédit qui dépasse l’État-nation.

Extrait de « Peau rouge, masques blancs »

« Au lieu de conduire à une ère de coexistence pacifique fondée sur un idéal de reconnaissance réciproque et mutuelle, la politique de la reconnaissance telle qu’elle apparaît dans sa forme libérale actuelle reproduit inévitablement les configurations du pouvoir étatique colonialiste, raciste et patriarcal que les demandes des peuples autochtones en matière de reconnaissance essaient pourtant de transcender depuis des décennies. »

Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance

★★★

Glen Sean Coulthard, traduit de l’anglais par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier, Lux, Montréal, 2018, 368 pages