«La ville allumette»: écoterrorisme et spéculation foncière

L’enquête de Judith Allison se transporte au Nunavik, au cœur de populations autochtones oscillant entre la survie, l’alcool et les vapeurs d’essence.
Photo: Caroline Montpetit L’enquête de Judith Allison se transporte au Nunavik, au cœur de populations autochtones oscillant entre la survie, l’alcool et les vapeurs d’essence.

Alors que le journal médical britannique The Lancet lançait, en février dernier, un pavé dans la mare en montrant du doigt l’état de santé déplorable des populations autochtones du Canada, voici un livre qui frappe encore plus fort. C’est la relation globale entre le gouvernement canadien et les Premières Nations qui est dénoncée ici de façon fort efficace à travers une traque policière s’étendant de la capitale canadienne jusqu’au Nunavik.


Sur fond de spéculation foncière et de « vengeance terroriste » à saveur historique, Maureen Martineau nous amène à plonger dans une relation aussi trouble que nauséabonde.

La quatrième enquête de Judith Allison l’amène encore une fois sur les traces de l’écoterroriste Jacob Lebleu, qui était déjà au coeur de L’activiste. Le jour des morts, le roman précédent de Martineau, publié chez le même éditeur. Pendant qu’elle participe à une formation antiterroriste organisée par la GRC, la sergente-détective Allison assiste en direct à une série d’attentats perpétrés à Gatineau autour de ce qui reste des quartiers populaires situés près de l’ancienne usine d’allumettes de la E.B. Eddy dans le Vieux-Hull. Elle y flairera rapidement la signature de Lebleu.

Mais voilà que l’action se transporte à Salluit, un village situé près de Puvirnituq dans le Nunavik, où l’on vient de retrouver le cadavre de Noah Cain, le fidèle complice de l’activiste ; Judith est réquisitionnée d’office. Sur les traces de Lebleu, elle prendra brutalement conscience de la réalité surréaliste de la vie des populations autochtones désoeuvrées oscillant entre la survie, l’alcool et les vapeurs d’essence. Le tableau que trace ici Maureen Martineau en fera frémir plusieurs.

Frappée de plein fouet par la misère inhérente qui sévit dans ces contrées inhospitalières, Judith Allison croise bientôt la piste d’un innommable salopard, Reynald Plourde. Elle découvre qu’il est l’assassin de Noah Cain et qu’en plus de vendre l’alcool à prix fort, c’est aussi lui qui deale le fentanyl auprès des jeunes autochtones… L’enquêteuse établira même un lien très clair entre ce trafic et les spéculations immobilières qui ont engendré l’action de Jacob Lebleu dans la région de la capitale canadienne.

On ne vous dira évidemment rien de la finale absolument éblouissante du roman ni du lien étrange unissant Judith Allison et Jacob Lebleu ; c’est une des pistes les plus riches du roman et vous aurez le bonheur de la découvrir en même temps que l’enquêteuse.

Surtout que l’écriture limpide de Maureen Martineau incorpore avec plaisir à son récit des fragments du passé trouble du Vieux-Hull, où les tractations immobilières et l’ambition de politiciens véreux ont pu s’exprimer librement pendant longtemps. C’est peut-être le temps qu’elle a passé au Théâtre Parminou qui a suscité chez Maureen Martineau ce fort penchant pour les causes sociales et la dénonciation de l’injustice institutionnalisée. Maintenant que la solidité de son personnage principal est bien établie, on est curieux de voir si les prochaines enquêtes de Judith Allison iront dans le même sens.

Extrait de « La ville allumette »

« Six mois déjà qu’il prépare cette opération. "La grande débâcle." Un enchaînement d’attentats, réglés avec la précision d’une horloge, sans pour autant que quiconque puisse les relier les uns aux autres. Ils forment pourtant les couplets d’une même chanson. L’hymne de libération que plus personne n’entonne. Un combat aphone ne reposant plus que sur les bras fatigués de quelques résistants. Noah Cain est l’un d’eux, le meilleur.

 

Un frisson le traverse. La fraîche sans doute. Le premier feu d’artifice se tiendra après-demain, vendredi, dans le Grand Nord. À l’instant même, il donnerait tout pour pouvoir sauter dans un avion vers Puvirnituq et rejoindre son compagnon d’armes. »

 

La ville allumette

★★★ 1/2

Maureen Martineau, VLB, Montréal 2018, 398 pages