«Un diplomate à la découverte du Japon»: l’autonomie diplomatique par le sushi

Rodolphe Lemieux et son épouse à Tokyo en 1907
Photo: Bibliothèque et Archives nationales Canada PA-195389 Rodolphe Lemieux et son épouse à Tokyo en 1907

Dans les années 1890, des immigrants japonais commencent à arriver nombreux en Colombie-Britannique, surtout à cause de la surpopulation agricole de leur pays. En 1907, une manifestation antiasiatique dégénère en émeute dans le quartier japonais de Vancouver. Voilà pourquoi Ottawa envoie Rodolphe Lemieux en mission à Tokyo. L’autonomie diplomatique à l’égard de Londres procédera là de son étonnante découverte gastronomique du poisson cru !


Pour comprendre la boutade apparente, il faut percevoir l’atmosphère de l’époque que dépeint l’historien québécois René Castonguay avec couleurs et érudition dans son ouvrage Un diplomate à la découverte du Japon, consacré au voyage que le ministre Rodolphe Lemieux (1866-1937), du gouvernement libéral de Wilfrid Laurier, effectue précisément en 1907. Il s’agit d’un Japon ouvert à la modernisation occidentale afin d’être reconnu « nation civilisée », pour reprendre le terme d’alors.

Même si le pays a profité depuis 1868 des réformes politiques et socioéconomiques de son empereur Meiji, puis est sorti vainqueur de guerres contre la Chine et la Russie, il reste méconnu des Occidentaux et est encore jugé arriéré par plusieurs d’entre eux. Mais c’est avec ouverture d’esprit et une saine curiosité que Lemieux, avocat de formation né à Montréal, prend contact avec la culturenippone et souvent s’en émerveille.

Comme celui de Laurier, son libéralisme le distingue des adversaires conservateurs pour qui, selon ses réflexions, le fait « de négocier directement avec le Japon » constitue une usurpation par Ottawa des pouvoirs diplomatiques de Londres, seule capitale de l’Empire britannique duquel le Canada devrait rester un dominion soumis. Il s’agit, rapporte Castonguay, d’une entorse au protocole qui « n’a pas été bien accueillie par Tokyo ou Londres ».

Malgré cela, Tokyo reçoit Lemieux, raconte-t-il, devant « au moins 1000 invités, tout ce que le Japon compte de noblesse ». S’il observe l’adoption par les Japonais de coutumes occidentales, en particulier dans l’habillement, il n’échappe pas à l’invitation à un déjeuner typiquement nippon où il doit se résigner à ingurgiter des sushis, un mets alors très étrange pour un Occidental.

Son initiation à la culture japonaise le pousse à convaincre Laurier de l’importance de conclure une entente avec Tokyo en matière d’immigration. Il insiste sur la nécessité de traiter avec le Japon, souvent francophile, comme avec une « nation civilisée ».

Les libéraux canadiens-français, Laurier le premier, s’étaient opposés ici en 1867 à la Confédération pour préserver la nature distincte du Québec. Même si Castonguay garde le silence là-dessus, le désir japonais de reconnaissance internationale a vraisemblablement, pour Lemieux, héritier de ces libéraux de 1867 et partisan de l’autonomiste provincial Honoré Mercier, quelque chose de québécois.

Extrait d’« Un diplomate à la découverte du Japon »

« Les Japonais sont fiers, trop fiers pour être traités en inférieurs, et limiter le nombre des Japonais entrant au Canada à un petit nombre, c’est pour eux un aveu d’infériorité. Lemieux l’a compris et il doit convaincre Laurier de la chose. »

Un diplomate à la découverte du Japon. Le voyage de Rodolphe Lemieux, 1907

★★★

René Castonguay, Septentrion, Québec, 2018, 160 pages