L’histoire du monde en camping-car

Ayant des membres de sa famille jamais revenus d’Auschwitz, l’auteur discerne dans le camping-car une connivence avec l’errance des persécutés.
Photo: iStock Ayant des membres de sa famille jamais revenus d’Auschwitz, l’auteur discerne dans le camping-car une connivence avec l’errance des persécutés.

En particulier, à ses condisciples d’un prestigieux lycée parisien qui levaient le nez sur ses vacances trop peu bourgeoises en camping-car avec ses parents, l’historien français Ivan Jablonka, doublé d’un écrivain, relate les étés qui ont forgé sa vie. « Mes parents nous faisaient monter sur la charrette de l’exil, dans la grande caravane de l’histoire », déclare celui qui a découvert là sa judaïté, la dimension sociale de son moi et son futur tombeau de rêve.


Intitulé naturellement En camping-car, le livre rend hommage à cette camionnette dont la simple mention résume tout. Acquise en 1979 en Californie, où, ingénieur physicien, le père de Jablonka séjourne un an avec sa famille pour y travailler, elle leur permet de parcourir les États-Unis et, lors des vacances estivales de la décennie suivante, le Portugal, la Grèce, l’Italie, le Maroc, la Turquie. Entre six et seize ans, le futur historien, né en 1973, tâte de manière ingénue les fragments du passé qui, pour lui, devient le présent.

Petit-fils de grands-parents paternels et d’un arrière-grand-père maternel qui ne sont jamais revenus du camp d’extermination d’Auschwitz, Jablonka discerne dans le camping-car une obscure « fidélité au judaïsme », une connivence tacite avec l’errance des persécutés. Il signale que son père « a été confié après la guerre à la Commission centrale de l’enfance, une organisation juive communiste qui a recueilli et élevé des centaines d’orphelins de la Shoah entre 1943 et 1959 ».

« Sois heureux ! », l’injonction adressée par son père qui lui souhaite une vie meilleure que la sienne, résonne étrangement chez lui, si bien qu’il constate qu’un peu comme les vestiges de l’histoire, côtoyés avec sa nonchalance de jeune routard, il est « devenu un enfant-Shoah ». Le camping-car, résume-t-il, « fut la victoire et l’orgueil de mon père, le retournement de sa condition d’enfant paumé en père prodigue, pourvoyeur de bonheur ».

Sa mère, professeure de français, de latin et de grec et petite-fille d’une juive russe illettrée, se plaît à lui faire visiter les ruines de la Grèce antique. « Je m’en fichais un peu », avoue-t-il, même s’il n’a pas résisté à l’envie de ramasser, malgré l’interdiction officielle, des pierres pour son « musée personnel ». Après tout, n’est-ce pas mieux que les tentatives maternelles de parler « le grec d’Eschyle » à un serveur… Avant d’étudier l’histoire, il faut s’y frotter. Aussi Jablonka souligne-t-il : « J’ai pratiqué l’histoire à la plage. »

L’écrivain conclut par ce mot magnifique : « J’ai grandi dans le camping-car et le camping-car m’a fait grandir. » La charrette du rêve n’a-t-elle pas, selon lui, « fait le lien entre le cosmopolitisme juif du XIXe siècle, la culture contestataire du XXe siècle et les idéaux de la gauche pour le XXIe siècle » ? Jablonka pourra y dormir du dernier sommeil près « d’une banlieue » européenne, multiethnique et merveilleuse.

Extrait d’« En camping-car »

« Dans Histoire d’un ruisseau, le géographe Élisée Reclus sort fortifié des eaux vives où il a eu le courage de plonger. De la même manière, je me suis immergé dans notre passé. L’historien fait partie de l’histoire. »

En camping-car

★★★★

Ivan Jablonka, Seuil, Paris, 2018, 192 pages