«L'homme craie»: le polar sous tension de Caroline J. Tudor

L’indéniable talent de Caroline J. Tudor en fait déjà une auteure à suivre.
Photo: Bill Waters Penguin L’indéniable talent de Caroline J. Tudor en fait déjà une auteure à suivre.

La forêt et ses sous-bois ombragés sont au coeur de cette histoire sombre, néanmoins illuminée de l’intérieur par l’étrange climat qui l’habite. Alors qu’elle est prise ici comme symbole de l’adolescence et de ses efflorescences en tous genres, c’est là, autant sur l’asphalte menant au terrain de jeu qui la borde que sur l’écorce des arbres, que l’on retrouve d’étranges personnages filiformes dessinés à la craie… C’est là aussi qu’apparaît le corps d’une fillette découpé en plusieurs morceaux.

Mais avant que n’éclate le drame, le lecteur a tout le temps de saisir que le récit se développe selon deux axes qui se chevauchent — l’un se déroulant en 1986 et l’autre en 2016 — en soulignant à quel point ce qui s’est passé avant détermine encore les événements plus récents.

Aujourd’hui comme alors, on retrouve les mêmes personnages, ou presque, malgré les trente années qui séparent les deux trames. Et surtout cette atmosphère tendue construite à coups de sous-entendus et de non-dits.

Au centre de la toile, un groupe de gamins, quatre garçons et une fille, au tout début de l’adolescence puis, plus tard, à l’âge adulte. L’un d’eux, Eddie « Monster » Adams, est le narrateur du récit planté dans la petite ville imaginaire d’Anderbury, pas très loin de Bournemouth et de la mer, au Royaume-Uni.

Une série d’événements tragiques secouent Anderbury durant l’été de 1986 et vont marquer profondément la vie des cinq amis. Ils surviennent presque en périphérie de la vie ordinaire de la petite ville où sévit un pasteur rigide et violemment opposé à tout type d’émancipation de ses ouailles. Il organise, à titre d’exemple, des marches anti-avortement qui tournent au vinaigre et à la provocation : les habitants se retrouvent mal dans ces antagonismes et ces déchirements.

Par contre, lorsque les cadavres se mettent à marquer tristement ce pénible été, on retrouve à coup sûr un peu partout, souvent près de la forêt, cette même série de personnages filiformes dessinés à la craie blanche…

Cinq cadavres et de multiples vies ruinées plus tard, ce brillant premier roman s’impose d’abord par la qualité de son écriture (et de sa traduction, il faut le souligner) qui réussit à créer un climat de tension étonnant rappelant les plus grands maîtres du genre. Ce qui ne gâche rien, il est aussi porté par des personnages tout aussi crédibles que fragiles et par une très solide trame narrative.

Au bout du compte, cet implacable portrait de société où dominent autant les hésitations et les fausses certitudes de l’adolescence que l’intransigeance, la violence à la petite semaine et le non-dit, révèle une écrivaine remarquable. Caroline J. Tudor n’en est certes encore qu’à son premier livre, mais son indéniable talent en fait déjà une auteure à suivre. À la trace.

Extrait de « L'homme craie »

« Je reste là un instant, perdu dans mes souvenirs.

 

Le couinement ténu de la balançoire des enfants, le froid mordant du petit matin, la blancheur de la craie sur le macadam. Un autre dessin. Mais celui-ci était différent. Pas un bonhomme de craie… autre chose.

 

Je me retourne précipitamment. Pas maintenant. Pas encore. Je ne veux pas me laisser aspirer de nouveau. »

L’homme craie

★★★ 1/2

Caroline J. Tudor, traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff, Flammarion Québec, Montréal, 2018, 383 pages