Les mots de Mazarine Pingeot pour transgresser les non-dits

Mazarine Pingeot a fait du secret, des liens familiaux et de la transmission le noyau de son œuvre romanesque.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Mazarine Pingeot a fait du secret, des liens familiaux et de la transmission le noyau de son œuvre romanesque.

Les secrets, comme les tabous et les interdits, structurent les familles, les civilisations », avance l’écrivaine française Mazarine Pingeot. À ses yeux, c’est là que la littérature entre en jeu : « La littérature est là pour transgresser les non-dits. » Arrivée sur la scène littéraire française il y a 20 ans avec Premier roman, cette docteure en philosophie spécialiste de Descartes a fait du secret, des liens familiaux et de la transmission le noyau de son oeuvre romanesque.

Son nouvel opus, Magda, ne fait pas exception. C’est l’histoire d’une femme qui sera confrontée à son passé, qu’elle a toujours tenu caché. Y compris à son mari, à ses enfants.

« Ce qui m’intéresse, confie Mazarine Pingeot rencontrée à Paris il y a quelques jours, c’est comment les secrets familiaux réorganisent les relations entre chacun, autour de quelque chose qui n’est jamais dit. Et l’écriture est justement liée à ça : on écrit pour mettre des mots sur les endroits où il n’y en a pas. Les secrets, c’est des trous, des trous de mots. »

L’auteure de 43 ans en sait quelque chose. Celle qu’on a longtemps qualifiée en France de « fille secrète du président » a vécu toute son enfance avec le poids du non-dit.

Enfance cachée

Fille d’Anne Pingeot, conservatrice au musée d’Orsay, et enfant illégitime de l’ex-président de la République François Mitterrand, elle a grandi en vase clos, consciente qu’elle ne devait pas être vue. Jusqu’à ce que son lien de parenté soit dévoilé au grand public, en 1994. Elle allait sur ses 20 ans.

En 2005, un peu moins de dix ans après la mort de son père, elle a elle-même révélé de grands pans de son enfance secrète dans son quatrième ouvrage, Bouche cousue, écrit sous forme de journal intime. Entreprise qui s’est avérée on ne peut plus libératrice, convient-elle : « Je me suis autorisée à parler de moi, ou plutôt à travailler sur la matière qui était la mienne sans avoir l’impression de trahir qui que ce soit. »

Bouche cousue s’est envolé à 200 000 exemplaires. Le plus grand succès de l’auteure à ce jour.

Elle a fouillé à nouveau dans son histoire intime en 2012 avec Bon petit soldat. Mais en abordant avec un oeil plus aiguisé les cicatrices laissées par ce passé qui lui avait nié le droit d’exister et d’aspirer à sa véritable identité. « Dans ce livre, j’ai complètement changé de perspective : avec les années, on se déplace et les choses ne prennent pas du tout le même sens. »

Le retour du bâton

A-t-on le droit à une deuxième vie, en laissant derrière soi un passé tu, honni ? Jusqu’à quel point peut-on se réinventer ? Et à quel prix ? Ce sont des questions qui reviennent dans son quinzième ouvrage.

« Je suis fascinée depuis très longtemps par les clandestins qui sont obligés de changer d’identité pour survivre, explique Mazarine Pingeot. Je me suis toujours demandé comment ils faisaient pour vivre une vie nouvelle, comment ils faisaient avec les autres qui les entourent. »

Dans le cas de son héroïne, Magda, elle s’est construit une deuxième vie paisible. D’origine allemande, elle habite depuis des lunes dans une ferme en bordure d’un petit village français, pratique la culture bio avec son mari. Cette deuxième vie, elle l’a choisie à l’écart du capitalisme sauvage par conviction politique et loin du brouhaha médiatique par souci de protection.

Mais l’arrestation de sa fille pour terrorisme va venir tout bousculer. D’abord, la stupéfaction, le déni. Ma fille, Alice, terroriste ? Impossible. Mais connaît-on vraiment ses enfants ? « Cette question se pose de façon tragique pour les parents de terroristes », souligne Mazarine Pingeot.

Puis, c’est l’incompréhension. La fille de Magda vivait bien au sein d’une petite communauté fermée, sans électricité, anticapitaliste à la dure, qui se réclamait autonomiste… mais de là à passer à l’acte, à saboter des lignes de train au risque de tuer des gens !

Le poids de la culpabilité

Très vite ensuite vient le sentiment de culpabilité. Qu’est-ce que je n’ai pas dit, pas fait ? Quelle est ma faute ? « Je pense que c’est propre à toutes les mères : on a toujours l’impression d’avoir mal fait quelque part », laisse tomber l’écrivaine, mère de trois enfants.

Pour elle, la culpabilité maternelle s’apparente à un sentiment de toute-puissance : « Comme si nos enfants agissaient mal par notre faute. Alors que la fille de Magda a fait ses choix, ce n’est pas sa mère qui l’a contrainte. »

On ne connaît pas ses enfants, peut-être, mais connaît-on ses parents ? Dans le cas de Magda, justement, elle a d’autres raisons de culpabiliser. Et c’est lié au secret, aux non-dits qu’elle a cultivés vis-à-vis de sa famille.

« Quand il n’y a pas de vérité au coeur des relations, il y a toujours une forme de violence qui s’ensuit, tranche Mazarine Pingeot. Même au niveau des peuples, quand l’histoire n’est pas transmise, on assiste à un retour du bâton, au retour du refoulé. On le voit en France avec la guerre d’Algérie, en Allemagne avec le nazisme… La transmission est une question familiale, mais c’est aussi une question collective. »

Le sale rôle des médias

Magda sent que son heure s’achève quand elle voit les médias voraces s’emparer du cas d’Alice et par conséquent se montrer intrusifs dans sa propre vie. Les paparazzis, ces vautours assoiffés de sensationnalisme, s’attaquent à son intimité, croquent son image sur le vif, alors qu’elle a tant fait pour vivre cachée.

« Ils la transforment en objet, c’est violent », glisse Mazarine Pingeot, qui déplore l’impunité dont jouissent les paparazzis violeurs d’intimité.

On ne peut que penser au rôle des paparazzis dans le dévoilement de sa propre identité. En 1994, c’est une photo de la jeune femme en compagnie de son père au sortir d’un restaurant qui a tout déclenché. Paris Match en a fait ses choux gras, les autres médias ont suivi.

La fille de François Mitterrand sait trop bien ce que c’est que de se retrouver comme objet, d’être montrée alors qu’on vit cachée. Et elle n’en a pas encore fini avec son histoire personnelle. « Je ne m’interdis pas d’y retourner un jour », dit-elle, tout en précisant que ses grands questionnements sur la transmission, le secret, la clandestinité, que ce soit dans l’intimité, dans le domaine historique ou politique, continueront d’alimenter ses prochains romans.

« Je suis loin d’avoir épuisé ces sujets. J’ai encore du souffle. Même si on ne sait jamais si on continuera d’écrire quand on a fini un livre. Peut-être que ça va s’arrêter net », s’inquiète-t-elle.

Parions le contraire…

Magda

Mazarine Pingeot, Julliard, Paris, 2018, 306 pages. En librairie dès le 1er mars