Un petit terroriste déradicalisé par la poésie de Paul Éluard

Depuis qu’Omar Youssef Souleimane a publié son premier livre de poésie à l’âge de 19 ans, l’écriture est toute son existence.
Photo: Claude Gassian Flammarion Depuis qu’Omar Youssef Souleimane a publié son premier livre de poésie à l’âge de 19 ans, l’écriture est toute son existence.

« Le terrorisme, la violence et les mauvais traitements envers les femmes sont présents dans le Coran. À mon avis, un vrai musulman qui croit en Allah, qui croit le Coran, et qui dit qu’il ne croit pas au djihad, c’est comme si on disait de Marine Le Pen qu’elle ne croit pas au Front national, qu’elle n’est pas d’extrême droite. »

Omar Youssef Souleimane, journaliste et poète syrien réfugié en France, se permet de critiquer ouvertement la religion dont il est issu : « Je ne dis rien contre l’islam, c’est l’islam qui parle contre lui-même », se défend cet athée âgé de 30 ans qui a grandi dans une famille musulmane très pieuse, salafiste.

Il suffit de lire le Coran. Des versets du Coran disent très clairement qu’il faut faire triompher l’islam jusqu’à la fin du monde.

Pour lui, quand les imams des pays arabes ou autres soutiennent qu’il n’y a pas d’appel au djihad dans le Coran, ils font du maquillage. « Ils maquillent l’islam. Mais malheureusement, l’islam est vraiment une créature très moche. Même si on le maquille pendant un siècle, il ne sera jamais joli. »

Lui-même rêvait, adolescent, de former une cellule terroriste à la solde d’Oussama Ben Laden. Le petit terroriste, c’est le titre du récit autobiographique qu’il publie ces jours-ci, son premier livre en prose après quelques recueils de poésie. Et le premier ouvrage qu’il rédige directement en français.

Une nouvelle vie

Il y raconte son parcours depuis les quatre années qu’il a passées en Arabie saoudite avec sa famille, de 1999 et 2004. « Mes parents avaient décidé de déménager là-bas pour vivre selon les préceptes de la religion », précise-t-il, tout en indiquant que, tous deux dentistes, ils avaient trouvé à Riyad des contrats de travail lucratifs.

Ses parents venaient de se remettre ensemble après plusieurs années de séparation. Le jeune Omar, élevé avec son frère aîné par ses grands-parents, se réjouissait à l’idée de commencer une nouvelle vie avec sa famille. « C’était un grand rêve pour moi de retrouver mes parents, glisse-t-il. Mais ce rêve est devenu un cauchemar. »

À la maison, le père dévot se montre dur, dominateur. Pas de communication possible. À l’école coranique, mais aussi dans la rue, l’adolescent est ostracisé, victime de harcèlement, de racisme, parce qu’étranger. La violence sexuelle fait partie du lot. « Je voulais me venger de cette société dans laquelle je vivais, parce que personne ne me protégeait », explique l’auteur.

« Finalement, j’ai trouvé Oussama ben Laden », ajoute-t-il. C’était en 2001, au lendemain des attentats du 11 Septembre à New York. Ben Laden était considéré par tout le monde autour de lui, y compris par sa famille, comme un héros. « C’était un héros qui allait sauver le monde arabe, sauver les enfants en Palestine du plus grand ennemi qui s’appelle Israël, et des États-Unis parce qu’ils soutenaient Israël. »

Le jeune Omar, 14 ans, se met alors en tête de créer un groupe de djihadistes à l’école. « Je voulais faire al-Qaïda en Arabie saoudite. Mais je n’étais pas un vrai terroriste, j’étais un adolescent qui essaie de donner un sens à son existence dans ce monde. »

Un pèlerinage ubuesque à La Mecque avec son père et son frère l’année suivante, au milieu d’une foule hystérique, va tout changer. « Je trouvais que c’était n’importe quoi, je n’ai pas trouvé Allah, là-bas. »

Doutes et interdits

Au retour, il lit et relit le Coran, animé de doutes. Ces doutes, alimentés par sa sexualité naissante bafouée par les interdits coraniques, mais aussi nourris par ses lectures de documents critiques envers l’islam sur Internet, vont avoir raison de sa foi. Il s’imprègne de poésie, dont celle de Paul Éluard, alors qu’il ne connaît que quelques mots de français. Et il rédige ses premiers poèmes.

Quand il retourne en Syrie avec sa famille, il se sent étranger. À sa famille, à ses amis d’autrefois, à son pays. « C’était comme un deuxième exil », dit-il.

À 18 ans, il révèle à ses proches qu’il est devenu athée. Sa mère finit par l’accepter, son père le renie. Omar quitte le foyer familial près de Damas, s’inscrit en littérature à Homs, autre ville syrienne. « C’était mon troisième exil. »

Privé de ressources financières pour la première fois de sa vie, il travaille comme journaliste pour divers médias syriens et arabes. En mars 2011, dans la foulée du printemps arabe, il prend part aux manifestations de Damas. Puis aux suivantes. Il tourne des images pour des chaînes de télévision étrangères.

« Je filmais les victimes tuées par le régime lors des manifestations, raconte Omar Youssef Souleimane. Le régime était au courant, les services secrets me cherchaient. Vers la fin de 2011, ils sont allés au village de mon père et ils l’ont frappé. Ça m’a beaucoup touché. Heureusement que je n’étais pas là-bas, s’ils m’avaient trouvé, c’était fini : plusieurs journalistes arrêtés étaient torturés en prison, puis tués. »

Le journaliste en herbe a vécu dans la clandestinité pendant trois mois en Syrie. Puis il est passé en Jordanie, d’abord dans un camp de réfugiés, avant de demander l’asile politique à l’ambassade de France, qui l’a exfiltré à Paris en 2012.

Liberté, j’écris ton nom

Depuis, il n’a cessé de revendiquer son droit de critiquer ouvertement l’islam. Au risque de sa vie, comme c’est le cas pour plusieurs musulmans d’origine, tel le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud.

Omar Youssef Souleimane convient qu’il reçoit des insultes et des menaces sur les réseaux sociaux. « Mais je trouve ça normal, parce que la haine ou les ennemis font partie de ce monde où on vit. Sauf que je ne ressens pas ça comme des menaces ou de la haine contre moi, parce que mon existence, c’est l’écriture. » Depuis qu’il a publié son premier livre de poésie à 19 ans, c’est toute sa vie.

« L’important pour moi, c’est de pouvoir dire que ce que je veux dire. Et si je meurs à cause de ça, j’aurai vraiment vécu comme je le voulais, c’est-à-dire complètement libre. »

Paul Éluard concluait ainsi son poème Liberté, écrit en 1942 alors que la France était sous occupation allemande : « Et par le pouvoir d’un mot/Je recommence ma vie/Je suis né pour te connaître/Pour te nommer//Liberté. »

La soif de liberté. C’est ce qui anime Omar Youssef Souleimane. Pour le reste, conclut-il : « Je n’ai pas peur des menaces. »


Il suffit de lire le Coran. Des versets du Coran disent très clairement qu’il faut faire triompher l’islam jusqu’à la fin du monde.