Les visages de la fiction française

Le livre de Pierre Lemaitre est sans doute le roman le plus attendu de la rentrée française. Ce deuxième volet d’une trilogie consacrée à l’entre-deux-guerres fait suite à «Au revoir là-haut», qui a valu à son auteur le prix Goncourt 2013.
Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse Le livre de Pierre Lemaitre est sans doute le roman le plus attendu de la rentrée française. Ce deuxième volet d’une trilogie consacrée à l’entre-deux-guerres fait suite à «Au revoir là-haut», qui a valu à son auteur le prix Goncourt 2013.

Pierre Lemaitre


Couleurs de l’incendie (Albin Michel) de Pierre Lemaitre est sans doute le roman le plus attendu de la rentrée française. Et pour cause : ce deuxième volet d’une trilogie consacrée à l’entre-deux-guerres fait suite à Au revoir là-haut, qui a valu à son auteur le prix Goncourt 2013. Envolé à un million d’exemplaires, le livre a été adapté l’automne dernier au cinéma.

Nous sommes en 1927. Soit sept ans après le suicide d’Édouard Péricourt, héros défiguré dans le premier tome, lors de l’horrible boucherie de la Première Guerre mondiale, puis arnaqueur spécialisé dans le trafic de monuments aux morts consacrés aux soldats sacrifiés pour la patrie.

Personnage effacé dans le picaresque et décapant Au revoir là-haut, la sœur de cette gueule cassée, Madeleine Péricourt, devient l’héroïne du deuxième tome. Et quelle héroïne !

Pierre Lemaitre en fait l’héritière d’un empire financier à une époque où les femmes n’avaient pas encore le droit de vote et ne pouvaient même pas signer un chèque. Afin de respecter la vérité historique, le romancier a d’ailleurs eu recours à une spécialiste de l’histoire des femmes dans les années 1930.

On suit Madeleine Péricourt pendant six ans, sur fond de grande crise économique et de montée du nazisme. Mère d’un garçon devenu paraplégique au début du roman, elle s’avère une battante. Après avoir connu la déconfiture financière à la suite d’une machination, elle saura bien prendre sa revanche. Couleurs de l’incendie est une fres­que sociale et historique tout autant qu’une histoire de vengeance et de reconstruction.

Tout chaud en librairie, l’ouvrage est en tête du palmarès des ventes en France. La critique s’emballe à propos de ce livre de plus de 500 pages, comparé à un roman-feuilleton à la Alexandre Dumas.

Une grande réussite, un roman qu’on dévore, s’entend-on pour dire. On souligne l’ironie de l’auteur, son sens du détail, son talent de conteur. Et la profondeur de ses personnages.

Le défi était pourtant de taille pour le romancier de 66 ans. Si les lauréats du Goncourt sont la plupart du temps attendus au tournant, écrire une suite à un roman goncourisé peut s’avérer d’autant plus risqué.

Sans compter que Pierre Lemaitre, écrivain tardif formé en psychologie, qui plus est venu du polar, avait surpris tout le monde en s’écartant avec succès du roman de genre au point de décrocher la plus haute distinction littéraire française.

Le troisième volet de sa trilogie est prévu pour 2019. Le film Au revoir là-haut, réalisé par Albert Dupontel, est présentement en salle au Québec.

Extrait de « Couleurs de l’incendie »

« Madeleine n’était pas naïve au point de croire ce qu’on lui racontait. Intensément malheureuse, elle ne savait quoi penser, qui croire, elle s’agitait [...] glissant d’une idée à l’autre sans logique. »

 

Delphine de Vigan


Photo: Laurent Emmanuel Agence France-Presse Delphine de Vigan

Les loyautés (JC Lattès). Huitième ouvrage pour Delphine de Vigan, après son succès D’après une histoire vraie, sorte de thriller sur l’écriture à la sauce Stephen King. Adapté récemment au grand écran par Polanski, ce roman était précédé d’un autre succès de librairie, salué par les prix Renaudot et Goncourt des lycéens : Rien ne s’oppose à la nuit, inspiré de sa mère bipolaire qui s’est suicidée. À peine sorti en France, son nouvel opus, Les loyautés, est finaliste au Grand Prix RTL-Lire 2018 et se hisse parmi les meilleures ventes. On y entend quatre voix entremêlées. Les voix de personnages fissurés : un presque ado dévasté par la séparation catastrophique de ses parents ; son enseignante qui projette sur lui sa propre enfance maltraitée ; un petit camarade dépassé devant la descente aux enfers de son ami ; une femme angoissée qui découvre que son mari n’est pas l’homme qu’elle croyait. Tous sont confrontés à la question de la loyauté sous une forme ou une autre. Les loyautés ? « Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves », écrit Delphine de Vigan.

 

David Foenkinos


Photo: Yohan Bonnet Agence France-Presse David Foenkinos

Vers la beauté (Gallimard). De son côté, l’auteur à succès de La délicatesse, David Foenkinos, prix Renaudot et Goncourt des lycéens pour son troublant Charlotte, revient avec Vers la beauté. Il y poursuit son exploration du monde de l’art. Au centre de l’histoire : un professeur d’art spécialiste de Modigliani qui devient gardien au Musée d’Orsay. Refusant tout contact social à la suite d’un traumatisme, il se tourne… vers la beauté.
 

Guerre et terrorisme


Comment réagit une mère quand sa fille est accusée de terrorisme ? Mazarine Pingeot s’inspire de faits réels dans Magda (Julliard). Le poète et journaliste syrien Omar Youssef Souleimane se raconte dans Le petit terroriste (Flammarion) : enfance salafiste, puis dissidence et fuite en France comme réfugié. Marie Redonnet donne voix à trois êtres malmenés par la guerre dans Trio pour un monde égaré (Le Tripode), tandis que Karim Madani évoque l’attentat du Bataclan dans son roman Animal Boy (Serpent à plumes).

 

Dix romans à surveiller


Une vie sans fin (Grasset). Dixième roman de Frédéric Beigbeder, où il est question d’immortalité sur fond d’avancées technologiques.

Et vous avez eu beau temps (Seuil). L’auteur de La première gorgée de bière, Philippe Delerm, recense les petites phrases du quotidien lancées sans y penser, mais qui parfois frôlent la perfidie.

Microfictions 2018 (Gallimard). Une brique de plus de 1000 pages signée Régis Jauffret, qui propose 500 courts récits plutôt grinçants nourris du quotidien et de l’air du temps.

La punition (Gallimard). Maroc 1965, près d’une centaine d’étudiants sont placés en détention à la suite de manifestations pacifistes. Leur emprisonnement assorti de mauvais traitements durera 19 mois. Le narrateur qu’incarne le Prix Goncourt Tahar Ben Jelloun est l’un deux.

Pactum salis (Finitude). Une histoire d’amitié improbable entre deux hommes aux différences marquées, deuxième roman très attendu d’Olivier Bourdeaut, après son enchanteur En attendant Bojangles, écoulé à 500 000 exemplaires.

Les spectateurs (POL). L’exil et le secret sont au centre de ce roman de Nathalie Azoulai, lauréate du prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice.

Massif central (L’Olivier). L’histoire d’un homme en fuite, qui vit dans la crainte d’être tué par l’ami qu’il a trahi. Signé Christian Oster, Prix Médicis pour Mon grand appartement, paru en 1999.

Une longue impatience (Notabilia). Gaëlle Josse dresse le portrait d’une femme dévorée par l’attente de son fils de 16 ans, disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Les bouées jaunes (Stock). L’ex-directeur des Cahiers du cinéma Serge Toubiana rend hommage à sa compagne morte d’un cancer du poumon à 61 ans, la talentueuse écrivaine Emmanuèle Bernheim.

Et moi, je vis toujours (Gallimard). Roman posthume de l’académicien Jean d’Ormesson, mort le 5 décembre dernier. Un voyage dans le temps et dans l’espace, qui se donne à lire comme « une sorte d’autobiographie intellectuelle de l’auteur », selon son éditeur.