Le roman acoustique d’Olivier Adam

Si, à 47 ans, Olivier Adam n’a rien perdu de sa gueule d’ange, il n’a rien perdu non plus de son franc-parler.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Si, à 47 ans, Olivier Adam n’a rien perdu de sa gueule d’ange, il n’a rien perdu non plus de son franc-parler.


« À quel moment on est dans une routine de confort et non plus dans l’acte pur de la création ? Ça m’obsède », laisse tomber Olivier Adam, qui publie en ce début d’année son 13e ouvrage, Chanson de la ville silencieuse.

« À quel moment j’écrirai complètement à côté, et qui me le dira, quand ? » s’inquiète l’auteur d’À l’abri de rien, finaliste pour le prix Goncourt 2007, et de Passer l’hiver, prix Goncourt de la nouvelle en 2004, tous deux adaptés au cinéma comme plusieurs autres de ses livres.

« Est-ce qu’un moment, poursuit le romancier et scénariste français rencontré à Paris, j’écrirai complètement à côté, mais continuerai parce qu’il faut justifier un à-valoir, des droits d’auteur ? Parce qu’à force, ajoute ce père de famille en couple avec l’écrivaine Karine Reysset, je ne sais rien faire d’autre qu’écrire : ça fait 15 ans que je vis de mes livres. »

Chanson de la ville silencieuse met en scène un musicien et chanteur adulé qui, après avoir mis fin à sa carrière, disparaît. La thèse du suicide est évoquée, plausible. Mais comme on n’a pas retrouvé son corps, un doute persiste. Pour sa fille surtout, qui décide de mener son enquête. Le chanteur qu’elle aperçoit sur la terrasse d’un café à Lisbonne serait-il son père ? Un sosie ? Un fantôme ?

De Nino Ferrer à Renaud

L’éventail des inspirations de l’auteur pour le personnage du chanteur est on ne peut plus large. D’abord, il y a eu Nino Ferrer, mort par suicide en 1998, après avoir connu la gloire et tourné le dos à l’industrie de la musique.

Il y a sept ans, lors d’un séjour en famille au Portugal, Olivier Adam a cru apercevoir sur la terrasse d’un café un sosie du chanteur. Il s’est alors demandé, comme un jeu : si Nino Ferrer était encore vivant, que serait-il devenu ?

Puis, au fil du temps, d’autres chanteurs devenus mythiques ont nourri sa démarche. Kurt Cobain, Bob Dylan, Leonard Cohen, David Bowie, Gainsbourg, Bashung, Jean-Jacques Goldman, Étienne Daho, Johnny Hallyday… et Renaud.

« Je ne pensais pas que Renaud reviendrait après des années d’absence. On le disait totalement perdu, on affirmait qu’il n’écrivait plus une note, plus un mot. Puis il a fait un album. Pathétique. Mais qui malgré tout a eu du succès. »

Si, à 47 ans, Olivier Adam n’a rien perdu de sa gueule d’ange, il n’a rien perdu non plus de son franc-parler. « Ça m’a frappé. Je me suis dit : mais comment peut-on avoir perdu à ce point-là le truc ? Un mec qui écrivait si juste, il écrit complètement à côté… »

L’écrivain a projeté ses propres angoisses à propos du travail de création dans Chanson de la ville silencieuse. Il ne s’en cache pas. Mais il ajoute un bémol. « Je me verrais mal à mon petit niveau, petit auteur français dans son coin, commencer à tartiner pendant des heures sur “ah ! que c’est dur, d’écrire des romans !”… Ça me gonfle assez vite. »

Il fallait pour lui que cela soit magnifié. « Je voulais un personnage XXL, une légende, une icône, un chanteur-culte. Ou un auteur-culte : s’il s’agit de s’intéresser à Salinger ou à Cormack McCarthy ou à Pessoa, là, ça me passionne, mais s’il s’agit des affres de la création de Beigbeder ou de Pascal Obispo, ça ne m’intéresse pas. »

Marcher sur les deux jambes

C’est lorsqu’il est tombé sur une chanson de Vincent Delerm, Danser sur la table, que tout s’est éclairé. Il y aurait une narratrice. Elle serait le genre de fille effacée, qui a toujours peur de déranger, le genre à… ne pas danser sur une table, justement. Elle serait la fille du chanteur, celle qui a toujours vécu dans l’ombre de cet homme contradictoire, insaisissable. Ainsi, c’est à distance, dans sa voix à elle, intérieure, qu’on percevrait le chanteur. Et qu’on mesurerait les conséquences, dans sa vie à elle, d’avoir eu un tel père.

L’autobiographie ou l’autofiction ne dit rien qui vaille à Olivier Adam. « Je ne pratique pas ce genre-là, ou alors je fais semblant. Même si je conçois qu’il y a des livres magnifiques qui ne marchent que sur la jambe de l’autobiographie, pour moi, il faut marcher sur les deux jambes. L’imaginaire, la fiction, me permet d’aller vers le collectif, vers l’universel, d’élargir mon propos. Même si la nécessité première d’un livre part de mes obsessions, de mes angoisses, de questions très intimes que je me pose. »

Des obsessions, des questions qui, outre le processus de création, concernent très souvent la filiation, la transmission. À plus forte raison, comme c’est le cas dans Chanson de la ville silencieuse, quand on grandit auprès d’un père absent, absorbé par sa création, ses tournées, ses doutes, ses obsessions.

« Comment on se construit en tant qu’adolescent, jeune femme ou jeune homme, puis adulte, dans cette filiation ? Dans cet héritage de parents tellement occupés par leurs propres névroses ou carrières qu’ils nous ont laissés pour ce que Modiano nomme les fameux chiens perdus sans collier ? Et aussi, de quoi hérite-t-on ? Pas au sens financier, même si la question est abordée dans le livre, mais quelles séquelles cela laisse-t-il ? »

Alors que sa narratrice marche dans les pas de son père fantôme et revisite son passé par petites touches, sa détresse et sa voix nous enveloppent. De ce livre traversé de bout en bout par la musique, les chansons, l’auteur dit qu’il fallait qu’il soit chanté. Qu’il y ait un timbre, un rythme et un flot particuliers.

« Je voulais quelque chose de doux et de délicat, de retenu, d’assez pudique. Ça voulait dire pas de grand orchestre, pas de grosse rythmique qui claque. On est plutôt dans un registre acoustique, avec peut-être un violoncelle, peut-être un hautbois un moment donné, mais pas plus. »

Bonne écoute…


Musicien raté

À l’adolescence, dans sa banlieue française, Olivier Adam se rêvait musicien. Il a baissé les bras après 12 ans de conservatoire, pour embrasser l’écriture sur les traces de ses idoles littéraires, Patrick Modiano et Jean-Paul Dubois. Il se définit ni plus ni moins que comme un musicien raté. « Je ne chante pas bien, je ne joue pas bien. Je ne suis pas fait pour ça. Mes deux frères musiciens avaient beaucoup plus de talent que moi. » L’un d’eux, saxophoniste de jazz, lui offrait de temps en temps de jouer en duo. « On sortait des standards, on faisait du Coltrane, etc., et il me disait toujours : tu swingues comme un camion. Finalement, la littérature a tout emporté. Et depuis, j’essaie de faire de la musique avec mes livres. »

Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam, Flammarion, Paris, 2018, 224 pages

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 janvier 2018 19 h 52

    L'auteur dit à propos du dernier CD de Renaud :


    « Ça m’a frappé. Je me suis dit : mais comment peut-on avoir perdu à ce point-là le truc ? Un mec qui écrivait si juste, il écrit complètement à côté… »

    Les critiques qui ont encensé ce CD de Renaud devraient peut-être en reconsidérer la valeur. Des années de drogue et d'alcool maganent son homme.