«Les élites et le biculturalisme»: le Canada, une Belgique inversée?

La ministre belge Zuhal Demir en compagnie du président du parti nationaliste flamand N-VA, Bart De Wever, en septembre dernier
Photo: Nicolas Maeterlinck / Belga / Agence France-Presse La ministre belge Zuhal Demir en compagnie du président du parti nationaliste flamand N-VA, Bart De Wever, en septembre dernier


On se doutait que la situation linguistique et culturelle belge était différente de celle du Canada. Un ouvrage collectif, Les élites et le biculturalisme, le confirme en montrant que celle-ci ressemble à l’inverse à celle-là. Historiquement, en Belgique, la langue prestigieuse reste le français, car le flamand y a subi une longue humiliation. L’hégémonie d’une autre culture a plutôt épargné les Canadiens français en comparaison des Flamands.

Malgré une flamandisation, c’est-à-dire une néerlandisation, tant linguistique que culturelle, de la Belgique, phénomène observable depuis plusieurs décennies, les faits exposés par Guillaume Durou sont éclairants. Le docteur en sociologie de l’UQAM fait une brillante comparaison entre les situations belge et canadienne aux XIXe et XXe siècles.

Il nous aide à comprendre l’état actuel d’une Belgique où les 60 % de néerlandophones et les 38 % de francophones se trouveraient à un tournant de leur rivalité séculaire. Cela relie à des problèmes brûlants le livre dirigé par le Québécois Alex Tremblay Lamarche et le Belge Serge Jaumain, auquel, de part et d’autre de l’Atlantique, ont collaboré 12 chercheurs.

Depuis la création de la Belgique en 1830 comme État indépendant affranchi des Pays-Bas, on assiste, explique Durou, « à la naissance d’une élite “hégémonique”, caractérisée par la francisation de la Flandre, où le français incarne les valeurs de la citoyenneté belge ». Le sociologue souligne la valorisation de cette langue dans la capitale : « À Bruxelles plus particulièrement coexistaient une bourgeoisie flamande francisée et une bourgeoisie d’origine française. »

Au Canada, notamment en Ontario, où les Canadiens français, venus du Québec pour y améliorer leur sort, étaient minoritaires et souvent sous-scolarisés, très peu ont songé à valoriser le français comme idiome de prestige social. Ceux qui le parlaient rêvaient surtout de survivance culturelle.

Durou en est conscient en présentant William Henry Moore, député libéral ontarien à Ottawa, comme une exception anglophone lorsque celui-ci défend en 1918 les Franco-Ontariens contre l’élite anglo-protestante assimilatrice de Toronto. D’autre part, Brian Young, autre collaborateur du livre, signale que les Taschereau, l’une des familles les plus prestigieuses de l’histoire du Québec, n’ont guère contesté la domination britannique sur ceux qui parlaient leur langue.

Dès 1776, Charles-Antoine Taschereau conseille à son frère : « Range-toi vers le parti le moins dangereux. » Il témoigne d’une élite de langue française qui, contrairement à celle de la Belgique, n’assimile pas le rival, mais s’incline devant lui. Qui dit langue dit pouvoir. Or le flamand et tant d’autres langues pâlissent devant l’anglais dominateur, phénomène qui rend le Québec si singulier.


Extrait de « Les élites et le biculturalisme »

De 1825 à 1850, dans la région qui forme la Belgique actuelle, l’élite est francophone en Wallonie comme en Flandre, alors que la langue nationale, le néerlandais, est parlée par les 5/8 de la population

Les élites et le biculturalisme. Québec-Canada-Belgique XIXe-XXe siècles

★★★

Sous la direction d’Alex Tremblay Lamarche et Serge Jaumain, Septentrion, Québec, 2017, 308 pages.

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 7 janvier 2018 08 h 11

    Facilement compréhensible

    Ces deux situations ne sont différentes qu'en apparence. À l'époque de la création de la Belgique, la France, tout à côté, était une puissance politique, économique et culturelle majeure majeure et sa langue, la langue seconde partout en Europe. Au Canada, le gros voisin au Sud était anglophone, l'anglais la langue des gagnants des plaines d'Abraham, et l'élite politique, culturelle et économique française était retournée en France. Dans les deux cas, c'était prévisible.