Lamia Ziadé et la beauté tragique d’une danse macabre

Détail d’une illustration tirée du livre de Lamia Ziadé
Photo: Éditions P.O.L. Détail d’une illustration tirée du livre de Lamia Ziadé

« Je bois seul une coupe vide que je me figure toujours être pleine. » C’est par une musique de Mohamed Abdel Wahab, chanteur, acteur et compositeur d’une dizaine de titres d’Oum Kalthoum, que furent portés ces mots d’Hussein el-Sayyed au siècle dernier. Et c’est par l’immense talent de Lamia Ziadé et de son Ô nuit ô mes yeux qu’arriva en 2015 la mélancolie portée par ceux-ci jusqu’à un public souvent peu familiarisé avec les cabarets du Caire et du Beyrouth de la belle époque.

C’est qu’elle était palpable, chez Ziadé, cette mélancolie. De là son travail acharné, son souci d’entretenir ce lien de proximité immédiat l’unissant à un héritage s’oblitérant au fil des conflits. Et c’est là tout le noeud de son plus récent roman graphique, Ma très grande mélancolie arabe, publié chez P.O.L. : les cassures, les désastres, les intellectuels assassinés, les monuments dynamités. Tout cela comme héritage, comme poids atavique. Et par-dessus tout : le besoin d’y trouver un sens.

Mélancolie poussée à l’extrême

Ce livre, c’est un voyage raconté au « tu » qui débute dans le sud du Liban, terre des martyrs, et qui se termine en Égypte, à une époque où l’on ne sait plus dans quelle partie de la cité des morts est enterrée Oum Kalthoum, et où l’on découvre que le balcon à partir duquel Nasser a prononcé le discours de Suez n’existe plus.

Photo: Éditions P.O.L. Détail d’une illustration tirée du livre de Lamia Ziadé

C’est aussi la mélancolie poussée à l’extrême, le désespoir remis en contexte ; le « suicide » dans le mot « attentat suicide ». Comme Ziadé l’expliquait récemment sur les ondes de France Culture, la genèse de ce livre remonte aux premières femmes kamikazes du Moyen-Orient — souvent des chrétiennes — et au culte des martyrs. Dans son habituelle aisance à faire dialoguer les événements historiques, Ziadé passe, l’espace de 414 pages, de Sanaa el-Mehaidly (première femme à commettre un attentat suicide contre un convoi israélien, en 1985) à la bataille de Karbala, en Irak, en l’an 680.

Centre névralgique de combat

Dans un moment lumineux, l’auteure fait l’éloge d’un éclair de génie qui traversa l’esprit de Maurice Chébab, directeur des antiquités au Musée national de Beyrouth, lorsque éclate la guerre, en 1975. Situé « route de Damas », une démarcation séparant Est et Ouest, le musée était alors un centre névralgique de combat. Ne pouvant transporter les sarcophages inestimables de l’établissement, Chébab les abrita en faisant couler par-dessus ceux-ci du béton armé. Il fit ensuite courir la rumeur que le musée avait été pillé.

Après la guerre (et après la mort de Chébab), l’équipe put démanteler 94 imposants blocs de béton. Dans son livre, Ziadé relate les mots de l’actuelle conservatrice du musée : « Même si nous savions exactement ce qu’ils recelaient, ce fut à chaque fois un grand moment d’émotion. » Lire Lamia Ziadé, en 2017, nous renvoie en quelque sorte à cette affirmation. Chacun de ses livres fait pour la culture arabe à la fois ce que fit Chébab, et plus tard l’équipe du musée : protéger la véritable richesse et la redécouvrir.

« L’inconnu t’a affirmé : "Si vous aimez la mélancolie des cimetières, vous n’êtes pas sortie de l’auberge." Il ne pensait pas si bien dire. Ton voyage dans le deuil et la destruction ne fait que commencer. Il va être funèbre et merveilleux… Tu entres dans l’histoire du Proche-Orient. »

Ma très grande mélancolie arabe. Un siècle au Proche-Orient

★★★★

Lamia Ziadé, P.O.L., Paris, 2017, 414 pages