Un pied dedans, un pied dehors

L'auteur Jonathan Safran Foer
Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse L'auteur Jonathan Safran Foer

« À partir de maintenant, je pourrai peut-être dire que je suis un écrivain. Peut-être… » glisse Jonathan Safran Foer, dont le roman Me voici marque un retour en force.

À 25 ans, cet ex-étudiant de Joyce Carol Oates était consacré jeune prodige des lettres américaines. C’était en 2002, à la parution de Tout est illuminé, inspiré de son histoire familiale marquée par la Shoah. Un deuxième roman a suivi, Extrêmement fort et incroyablement près, situé dans le contexte des attentats new-yorkais de 2001. Puis, silence romanesque. Pendant plus de dix ans.

« Il s’est passé pas mal de choses dans ma vie depuis », laisse tomber le romancier, rencontré dans les bureaux de son éditeur parisien.

Du point de vue l’écriture : un essai-enquête, Faut-il manger les animaux ? qui plaide contre le traitement des animaux dans les abattoirs. Jonathan Safran Foer s’est aussi laissé tenter par l’écriture d’un scénario pour une série télé américaine. Mais au bout de deux ans, il a baissé les bras : trop de contraintes.

L’histoire de divorce sur laquelle il planchait pour la télé s’est peu à peu transformée en roman tragicomique nourri de nombreux dialogues. Mais au final, la famille juive américaine en pleine crise qu’il met en scène dans Me voici n’a plus grand-chose à voir avec son scénario initial, explique-t-il.

Entre-temps, l’auteur est aussi devenu père de deux enfants. « Ça occupe. » Et il a divorcé d’avec leur mère, la romancière Nicole Krauss, en 2014.

« Comment tant de présence avait-elle pu aboutir à une disparition ? » écrit-il dans Me voici, à propos du couple que forment depuis 16 ans ses héros, Julia et Jacob, et qui va finir par voler en éclats.

Cette question de la distance qui s’installe dans un couple jusqu’à sa dissolution reste en suspens dans le roman. « Moi-même je ne sais pas pourquoi je n’ai pas pu prévoir cela dans ma propre vie », confie l’auteur de 40 ans.

Son roman n’est pas pour autant autobiographique, les événements qu’il y relate n’ont rien à voir avec sa famille, prend-il le soin de préciser. C’est ailleurs que ça se passe. « Il y a quelque chose à propos de la sensibilité qui émane de ce livre, des préoccupations qui sont soulevées, du ton, du style, qui est très proche de moi. Ça ne s’est jamais produit à ce point-là dans mes romans précédents. »

Parmi les personnages qu’il met en scène, aucun n’est son double, avance-t-il. Pas plus Julia que Jacob, tous deux au début de la quarantaine, elle, architecte de formation qui travaille comme décoratrice d’intérieur, et lui, écrivain qui a laissé tomber le roman pour écrire des séries télé.

Si Julia décide de se prendre en main et de refaire sa vie, Jacob ne sait plus trop sur quel pied danser. Mais l’a-t-il déjà su, tiraillé qu’il a toujours été entre la laïcité et la religion, les États-Unis et Israël, sa femme et ses enfants, le passé et le présent…

Tous les deux, Julia et Jacob, lui servent à exprimer différents aspects de lui-même, se défend Jonathan Safran Foer. Même chose concernant le fils ado du couple en pleine crise existentielle, Sam, qui n’a pas du tout envie de faire un pas dans ce monde adulte si rébarbatif.

Quand le roman commence, Sam est sur le point de fêter sa bar-mitsva. Mais il n’y croit pas vraiment. « Ça l’ennuie. Il trouve ça hypocrite. J’ai aussi vécu ça et, franchement, la plupart des juifs américains pensent la même chose », fait remarquer l’écrivain, qui dit avoir hérité de ses parents d’une forme de judaïsme non orthodoxe.

Même le grand-père acariâtre qui passe son temps à décrier tout le monde et l’arrière-grand-père au bout du rouleau qui souffre de solitude expriment quelque chose de lui-même, insiste le romancier : « Tous ces personnages ensemble sont une sorte d’alter ego pour moi. »

Paradoxe identitaire

Me voici : le titre du roman fait référence à la bible, plus particulièrement au sacrifice qu’Abraham s’apprête à faire en tuant son fils, Isaac, pour obéir à Dieu. « Isaac monte sur la montagne et appelle son père. Abraham répond : “Me voici.” Cette façon d’être disponible sans condition, indique Jonathan Safran Foer, pose problème. Comment être à la fois présent pour un Dieu qui veut que vous sacrifiiez votre fils, et pour votre fils qui va mourir ? Ce paradoxe identitaire m’intéressait. »

Pour lui, nous sommes tous concernés par ce paradoxe. « C’est le fait d’être un peu ici, et un peu là. Ce n’est pas un comportement moderne, ni juif ou américain, c’est juste humain, universel : on peut être un peu en dehors de notre mariage et un peu dedans. Être un mari ou une épouse, et aussi un parent, en plus d’avoir une vie professionnelle. Avoir une identité nationale, mais aussi une identité politique… »

Quand Israël, à la suite d’un terrible séisme, se retrouve en guerre avec ses voisins, Jacob se demande s’il ne devrait pas aller là-bas pour soutenir la population. Il se demande où est son véritable chez soi. Cette question est vieille comme le monde et tout aussi actuelle, note Jonathan Safran Foer.

C’est la tension entre toutes nos identités qui nous fait avancer, selon lui. Cette tension nous force parfois à faire des choix déchirants, mais fondamentaux, dit-il. « J’aime l’idée de ces moments décisifs dans une vie. »

Parmi les moments décisifs dans sa vie à lui, il y a eu celui où, vers l’âge de 18 ans, à l’Université Princeton à New York, il a entendu Joyce Carol Oates lui dire qu’elle voyait en lui un écrivain. « C’est la première personne qui m’a dit qu’il y avait quelque chose de valable dans ce que j’écrivais, alors que je n’avais pas cru que je pourrais devenir écrivain. Elle a vraiment redirigé ma vie. »

Pourtant, même après ses deux premiers romans, il était loin d’être convaincu qu’il avait choisi la bonne voie. Et il hésite encore à affirmer que l’écriture occupera essentiellement le reste de sa vie.

Par contre, il se dit convaincu qu’avec Me voici, un autre moment marquant a été franchi dans sa vie. « C’est le livre dont je suis le plus fier. J’ai le sentiment que j’y ai mis tout ce que j’avais. Ça ne me facilite pas la tâche pour me remettre à écrire. Mais je vais me donner un peu de temps… »

Moins de dix ans, cette fois ?

Question restée sans réponse.

« Julia aimait promener son regard là où le corps n’a pas accès. Elle aimait les murs de brique irréguliers quand on ne sait trop s’ils ont été construits avec négligence ou savoir-faire. Elle aimait la notion de périmètre quand elle contient aussi l’idée d’expansion. Elle aimait que la vue ne soit pas centrée dans la fenêtre, mais aimait aussi se souvenir que les vues, par nature, sont centrées. Elle aimait les boutons de porte qu’on n’a jamais envie de lâcher. Elle aimait les marches qui montent et les marches qui descendent. Elle aimait les ombres sur d’autres ombres. Elle aimait les coins banquettes où prendre le petit-déjeuner. » Extrait de «Me voici»

Me voici

Jonathan Safran Foer, traduit de l’anglais par Stéphane Roques, L’Olivier, Paris, 2017, 750 pages