Pour en finir avec l’oppression sexuelle des femmes

«Au Maroc, les gens qui vivent en concubinage ont toujours peur parce que c’est illégal. On peut se retrouver dans une situation dangereuse, de dénonciation», dit Leïla Slimani.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse «Au Maroc, les gens qui vivent en concubinage ont toujours peur parce que c’est illégal. On peut se retrouver dans une situation dangereuse, de dénonciation», dit Leïla Slimani.

C’était avant qu’elle reçoive à 35 ans le prix Goncourt 2016 pour Chanson douce. Leïla Slimani venait de publier son premier roman, Dans le jardin de l’ogre, portrait sans fard d’une nymphomane assumée. Un soir, alors qu’elle était en tournée au Maroc, une femme lui a confié à quel point sa vie sexuelle était un fiasco. Ce n’était qu’un début.

Plusieurs autres Marocaines enhardies par le sujet du livre de Leïla Slimani lui ont glissé à l’oreille à quel point elles étaient opprimées dans leur sexualité. L’ex-journaliste née à Rabat et établie à Paris depuis plus de 15 ans a alors décidé d’entreprendre une enquête dans son pays d’origine.

Résultat : Sexe et mensonges. La vie sexuelle au Maroc. Des femmes de tous milieux et de tous âges y témoignent, y compris des spécialistes en psychologie, en sociologie, en théologie… Toutes font le même constat : les femmes sont les premières victimes de la misère sexuelle qui règne dans leur pays.

Il y a, au Maroc, une loi qui interdit les relations sexuelles avant le mariage. Mais vous constatez que de plus en plus de Marocains font l’amour avant le mariage. C’est une situation plutôt paradoxale, non ?

Tout à fait. L’âge du mariage étant aujourd’hui autour de 28 ans au Maroc, il est évidemment très difficile voire impossible de demander aux gens de rester chastes jusqu’à cet âge-là… On tolère que les citoyens fassent ce qu’ils veulent, mais on leur demande de le faire en cachette. C’est une forme d’hypocrisie.

À la lumière de votre ouvrage, on comprend que cette hypocrisie affecte les jeunes en général, mais surtout les femmes.

La société marocaine là-dessus n’a rien d’exceptionnel. Dès qu’il s’agit de sexualité, les femmes, de façon générale, dans toutes les sociétés, portent sur leurs épaules un poids beaucoup plus lourd. On le voit avec l’affaire Weinstein. On voit à quel point continue de peser sur le corps de la femme non seulement une forme de pression, mais une forme de soupçon, de honte, avec cette idée qu’elle est une tentatrice. C’est encore plus marqué dans une société patriarcale comme le Maroc : les femmes vivent ces contraintes de manière double, et même triple. En tout cas, d’une manière beaucoup plus forte que les hommes. Même si les hommes souffrent aussi énormément de cette situation.

Vous montrez qu’il y a au Maroc, comme dans plusieurs pays musulmans, une importance énorme accordée à la virginité des femmes. On pourrait même parler d’obsession… Jusqu’à quel point est-ce lié à la religion ?

C’est plutôt une question d’interprétation des textes dans toutes les religions monothéistes, interprétation qui a sacralisé la virginité. Que ce soit dans la tradition juive orthodoxe ou dans l’histoire du christianisme. Et aujourd’hui au Maroc, un pays où l’islam est religion d’État et où la religion est un point très important dans la culture institutionnelle, il est évident qu’il y a une lecture des textes qui participe à la sacralisation de la virginité, qui dicte que la femme devrait être absolument vertueuse, totalement pure, cachée au regard.

Ce qui fait qu’une Marocaine qui perd sa virginité avant le mariage est mise au ban de la société…

Ça dépend. Les gens sont plus tolérants dans les grandes villes que dans le monde rural, et c’est plus ouvert dans les milieux qui sont davantage éduqués. Tout n’est pas monolithique. Mais il est vrai que cette sacralisation de la virginité met une très grande pression sur les femmes. On a vu en outre des femmes qui se sont suicidées après leur nuit de noces parce qu’elles ont été accusées de ne pas être vierges. Ça montre que la peur d’être humiliée, mise au ban de la société, est bien réelle.

Parmi les témoignages que vous avez recueillis, il y a celui de Nour. À 30 ans, elle vit depuis plusieurs années avec un homme sans être mariée. Mais elle craint les rumeurs, le regard désapprobateur des gens de son quartier.

Les gens qui vivent en concubinage ont toujours peur parce que c’est illégal. Il y a toujours la possibilité de se retrouver dans une situation dangereuse, de dénonciation. C’est une loi qui est très peu appliquée, heureusement. Mais ça reste une sorte d’épée de Damoclès au-dessus de tout le monde.

 

Nour a menti à son compagnon, en prétendant qu’elle était vierge au moment de leur rencontre. Et lui-même lui a confié que, quand viendra le temps de se marier, il épousera une vierge. C’est courant comme façon de faire ?

Plutôt, oui. Beaucoup d’hommes sont dans un genre de double discours, de double pensée. Ils ont des petites copines, une vie sexuelle, et d’une certaine façon ils comprennent, du moins théoriquement, que les femmes puissent avoir une vie sexuelle, mais en même temps, ils ont ce désir de continuer à respecter les traditions, l’éducation qu’ils ont reçue, et une forme de culture patriarcale.

Vous montrez que l’absence de mixité pose problème : le fait que les garçons soient séparés très tôt du monde des femmes accentuerait leur frustration sexuelle et créerait des relations tendues entre les sexes. Ajouté à l’hypocrisie généralisée sur la sexualité, cela peut engendrer la violence…

J’ai le sentiment que cette hypocrisie, ce désir de ménager deux choses à la fois, soit une sorte de liberté intime et en même temps les apparences, ne permet plus de garantir une forme de paix sociale. Aujourd’hui au Maroc, il y a une tension très forte autour de la question du corps. La sexualité est mâtinée d’énormément de violence, qu’on pense aux avortements clandestins, aux agressions sexuelles…

Votre enquête révèle des cas d’agressions sexuelles vécues par des femmes qui refusent la plupart du temps de dénoncer leur agresseur de peur d’être rejetée par leur famille, leur milieu. Elles vivent dans la honte.

Quand on voit que, dans un pays comme la France, où on a fait énormément d’avancées sur le plan des droits des femmes, il n’y a que 1 % des agresseurs sexuels qui sont condamnés, on comprend bien que, dans une société patriarcale comme le Maroc, c’est encore plus difficile d’aller dénoncer ses agresseurs.

Les lois contre les relations sexuelles hors mariage perdurent au Maroc, mais aussi celles contre l’adultère, l’homosexualité et l’avortement. Jusqu’à quel point espérez-vous voir ces lois changer dans un proche avenir ?

Il y a des jours où je suis plus optimiste que d’autres, des jours où je vois la face la plus lumineuse : bien des gens se battent au Maroc pour l’évolution de la société, et je me dis que la situation ne pourra pas durer. Mais d’autres jours, j’ai au contraire le sentiment d’une grande apathie. Les choses ne bougent pas beaucoup. Malgré la mobilisation, les manifestations, les articles et les livres qui appellent au changement, il ne se passe pas grand-chose en matière d’actions concrètes…

À souligner : de la même auteure, paraît au même moment Paroles d’honneur, en collaboration avec Laetitia Coryn. Un roman graphique inspiré de l’enquête que Leïla Slimani a effectuée au Maroc (Les Arènes, Paris, 2017, 116 pages)

Sexe et mensonges

Leïla Slimani, Les Arènes, Paris, 2017, 190 pages.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 28 octobre 2017 23 h 31

    ses hommes qui avaient vus Rome s'affaisser

    peut être que Rome a fait une grosse erreur lorsqu'ils ont créée l'institution du mariage peut être que c'était donner trop de pouvoirs aux hommes et pas assez aux femmes, mais maintenant comment revenir en arriere, peut-être faudraient-ils qu'ils réabilitent Marie-Magdeleine, mais le pourraient-ils