De l’esthétique de l’éléphant rose

L’écrivain Martin Suter
Photo: Éditions Christian Bourgois L’écrivain Martin Suter

Être si saoul qu’on en hallucine des éléphants roses. On retrouve cette métaphore chez Jack London comme dans Dumbo de Walt Disney. Chez Martin Suter toutefois, l’éléphant n’est pas que rose, il est rose fluorescent. Et il n’est pas forcément le fruit d’un délire. Avec la bioluminescence, cette production de lumière par un organisme vivant, ce prodige est — presque — devenu possible. À preuve, ces lapins et ces chatons fluorescents apparus sur le Web ces dernières années, gracieuseté de manipulations génétiques (et non, ce ne sont pas des fake news).

Chez l’auteur suisse, donc, l’éléphant rose est par surcroît mini. Il a même un nom : Sabou, et c’est son parcours que retrace Éléphant, le dernier-né de Martin Suter (Je n’ai rien oublié, Small World). Ce roman choral s’ouvre alors que Schoch, un sans-abri de Zurich, avise le petit animal transgénique caché au fond d’une grotte. Schoch, qui n’a jamais eu à se soucier de personne, est déterminé à sauver son nouveau compagnon. Doté d’une mission, il amorce ainsi une transformation de vie.

Vol ou sauvetage ?

Créature du « méchant » généticien Roux, Sabou était destiné à devenir une célébrité aux quatre coins du globe. Mais on a volé son animal précieux au scientifique. Derrière ce sauvetage organisé, un Birman qui murmure à l’oreille des éléphants. Ce dernier a vu naître la bête qu’il considère comme sacrée. Se mêle au récit un directeur de cirque cynique louant les utérus de ses éléphantes pour continuer à faire tourner son chapiteau et une vétérinaire humaniste prête à tout pour lutter contre ces mains avides d’argent. Ensemble, ils ont contribué à la naissance de l’animal aujourd’hui menacé par des intérêts financiers qui aspirent à le cloner dans des usines chinoises.

Suter — ancien journaliste chez Géo — soulève avec réalisme, précision et aplomb de multiples questions éthiques. « Quelqu’un, dans cette affaire, avait pratiqué une intervention sur la nature dans une intention qui n’était pas liée à un projet scientifique destiné à guérir des maladies ni à sauver des vies. Il l’avait fait pour produire un objet sensationnel et, si possible, en tirer une fortune. Avait-il voulu fabriquer un jouet vivant ? »

À l’heure où l’art biotechnologique s’intensifie, Éléphant débarque comme un plaidoyer nécessaire contre les dangers des modifications génétiques. Qu’est-ce qui sépare l’évolution de la création ? S’agit-il d’un miracle ou d’une manipulation de laboratoire ? Le roman — qui se lit comme un thriller rocambolesque — offre plusieurs pistes intéressantes.

Le tout avec une certaine légèreté en collant à tous les codes d’un conte : une fin heureuse, des bons, des méchants et une impossible histoire d’amour. À trop vouloir piger dans plusieurs styles littéraires, Suter aurait pu y perdre au change, un peu comme la science quand elle s’égare dans la manipulation génétique. Mais non. Ni moraliste ni bêtement politique, nous sommes ici face à une intéressante réflexion sur nos sociétés et les multiples dérives de notre siècle.

Éléphant

★★★

Martin Suter, traduit de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni, Éditions Christian Bourgois, Paris, 2017, 360 pages