Un homme qui lit vaut bien deux beignets

Un homme passe devant une boutique qui fut autrefois la librairie Les Vraies Richesses, fondée par Edmond Charlot, éditeur d’Albert Camus.
Photo: Farouk Batiche Agence France-Presse Un homme passe devant une boutique qui fut autrefois la librairie Les Vraies Richesses, fondée par Edmond Charlot, éditeur d’Albert Camus.

Avec Nos richesses, la romancière algérienne Kaouther Adimi, en lice cet automne pour les prix Goncourt, Renaudot et Médicis, signe une exofiction d’une rare maîtrise et raconte, à travers les cahiers fabulés d’Edmond Charlot, libraire et premier éditeur d’Albert Camus, l’histoire des profondes transformations vécues par l’Algérie et le monde de l’écrit au XXe siècle.

Troisième roman de Kaouther Adimi, après Des ballerines de papicha (publié en 2010 chez Barzakh, puis chez Actes Sud, sous le titre L’envers des autres) et le remarqué Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016), Nos richesses est à la fois un livre de choeurs et de coeur. Un récit à trois voix où le passé colle aux semelles du présent, entre les murs d’un local de sept mètres sur quatre, logé au 2 bis, rue Hamani (ex-rue Charras, comme on le répétera souvent) ; un chétif trait d’union entre des époques qui se confondent dans l’incommunicabilité et les violences déchirant le pays.

Au-delà d’une maîtrise éclatante du rythme et de la narrativité, le ton est sans conteste ce qui se dégage de cette oeuvre. C’est ce « nous » qui s’adresse à un « vous » ; cette sensation que la voix pourrait aussi bien s’avérer celle du vent que celle de la poussière d’Alger la blanche. Mais qui donc peut bien inviter le lecteur à « [oublier] que les chemins sont imbibés de rouge, que ce rouge n’a pas été lavé et que chaque jour, nos pas s’y enfoncent un peu plus » ? L’espace de 216 pages, on comprendra l’origine de l’imparable souffle de ce poumon littéraire que la romancière de 31 ans a su faire sien.

Roman polyphonique, Nos richesses raconte trois histoires parallèles : l’une ancrée dans le réel, celle d’Alger ; l’une inspirée d’une histoire vraie, celle d’Edmond Charlot (1915-2004), libraire et éditeur d’Albert Camus, de Jules Roy et d’André Gide, à travers ses carnets fictifs ; et l’une ancrée dans la fiction, celle de Ryad, un jeune homme chargé de liquider ce qui reste de la librairie Les Vraies Richesses, fondée par Charlot en 1936, qui sera bientôt transformée en échoppe de beignets.

À l’image du petit local de l’éditeur qui ambitionnaitde « faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue ou de religion », le livre d’Adimi est un lieu où se rencontrent le fantasme et le traitement-choc. C’est la douleur du désargenté Abdallah, dernier gardien de l’endroit, la stupeur d’un Charlot qui découvre la prose d’un Mouloud Feraoun, l’incompatibilité des moeurs intergénérationnelles dans cette ville où Dieu est « le premier et le dernier vers qui on se tourne », et l’énergie du désespoir qui met sur un pied d’égalité l’ambition de l’éditeur infatigable et celui des footballeurs Rachid Mekhloufi, Abdelhamid Kermali et Mokhtar Arribi, inspirés à fonder l’équipe nationale algérienne, dans un élan nationaliste, sous le nez de leurs clubs français respectifs, qu’ils quitteront du jour au lendemain en 1958.

Pour voler le mot de Merleau-Ponty, on pourrait parler de cet endroit, dont le slogan était « Un homme qui lit en vaut deux », comme d’un corps hanté par un autre. Ou plus près de chez nous, comme l’écrivait Arthur Buies, d’une chambre pleine de fantômes, où dans un coin le diable rit à se tordre.

Ce « nous », dont l’auteur parle, est peut-être en définitive la littérature elle-même qui s’exprime, à travers les interstices divisant les générations. Et c’est, espérons-le, cette force vive qui se dégagera du lot lorsque Pivot, Despentes, Ben Jelloun et compagnie désigneront le livre gagnant parmi les 15 finalistes du Goncourt cette année.

Nos richesses

★★★★ 1/2

Kaouther Adimi, Seuil, Paris, 2017, 216 pages