Quand les États-Unis utilisent leurs drones pour tuer aveuglément

Engins sans présence humaine, les drones sont devenus l’arme secrète des troupes américaines.
Photo: Eric Gay Associated Press Engins sans présence humaine, les drones sont devenus l’arme secrète des troupes américaines.

« Nous avions besoin d’un arrêt du tribunal pour le mettre sur écoute, mais n’en avons pas eu besoin pour le tuer. Ce n’est pas fou, ça ? » demande Michael Hayden, ex-directeur de la CIA, à propos de l’assassinat au Yémen en 2011 par un drone, sur ordre du président Obama, de l’iman américain Anwar al-Awlaki, né aux États-Unis mais d’ascendance yéménite. Voilà comment l’essai La machine à tuer dévoile la folle incohérence de la guerre au XXIe siècle.

Conçus pour des frappes dites « chirurgicales », les drones, engins sans présence humaine à l’intérieur et télécommandés de très loin, sont devenus l’arme secrète ultramoderne de l’armée et des services de renseignement des États-Unis. L’informaticien américain Edward Snowden, transfuge de la CIA et lanceur d’alerte en exil, signe l’avant-propos du livre écrit par son compatriote le journaliste d’enquête Jeremy Scahill et l’équipe du magazine d’investigation politique en ligne The Intercept.

« Faites-nous confiance, mais ne vérifiez rien », c’est ainsi que se résume, selon Scahill, la prédilection de Barack Obama pour les drones. Washington donnait, précise-t-il, « l’ordre d’exécuter » des gens à l’étranger, même dans des pays non officiellement en guerre contre les États-Unis, et ce, « par des procédures secrètes, sans mise en examen ni procès ».

Dans sa postface à l’ouvrage, Glenn Greenwald, compatriote de Scahill et l’un des fondateurs, avec lui, de The Intercept, souligne que, malgré ses discours progressistes exprimant le souci des droits de la personne, le démocrate Obama reprenait pour l’essentiel la guerre contre le terrorisme déclenchée par son prédécesseur, le républicain George W. Bush. Hayden, à qui Obama s’était opposé lors de sa nomination par Bush à la tête de la CIA, l’a reconnu : « Il y a une véritable continuité entre le 43e et le 44e président. »

Il va sans dire que si Obama s’est refusé à envisager l’arrêt de ce que le livre qualifie de « campagne mondiale d’assassinats »,ou du moins un resserrement des exigences sur l’exactitude de l’information, un recours plus fréquent aux critères juridiques et moraux, rien n’indique que son successeur l’intempestif, Donald Trump, ferait mieux. Comme le révèle la fuite d’une directive de mars 2013 du National Counterterrorism Center, le choix des personnes ciblées ne s’appuie que sur un « soupçon raisonnable ».

Combattre le terrorisme reste, en principe, une tâche très défendable. Mais, comme le rapportent Scahill et son équipe d’enquêteurs, les drones ne visent juste qu’une fois sur dix. En tuant de nombreux innocents, les États-Unis provoquent la colère des populations touchées et affaiblissent le renseignement antiterroriste. Ils ne font que creuser le fossé entre l’Occident et le monde musulman. Ils donnent à l’islamisme radical une justification déconcertante.

La machine à tuer. La guerre des drones

★★★

Jeremy Scahill et l’équipe de «The Intercept», traduit de l’anglais par Paulin Dardel, Lux, Montréal, 2017, 208 pages