Les petites histoires à grand succès des romans historiques

À l’évidence, le roman historique se vend et son lectorat est captif.
Photo: iStock À l’évidence, le roman historique se vend et son lectorat est captif.

Pauline Gill, femme de lettres derrière les séries littéraires historiques Gaby Bernier (Québec Amérique) et Dans le regard de Luce (VLB Éditeur), aime particulièrement cette phrase du prolifique auteur de fresques historiques Alexandre Dumas : « Notre prétention en faisant du roman historique est non seulement d’amuser une classe de nos lecteurs qui sait, mais encore d’en instruire une autre qui ne sait pas. »

Sachant que l’auteure a claqué la porte de ses classes d’histoire au collégial pour mettre en lumière les pionnières et héroïnes que les manuels d’histoires ont laissées dans l’ombre, il n’est pas étonnant que bien des auteurs empruntent ce chemin pour permettre à l’histoire avec un grand H d’être racontée d’une autre voix.

Ce type de roman ne date pas d’hier. C’est avant tout au XIXe siècle qu’il émerge comme un genre facilement identifiable et rapidement prolifique. Les anciens Canadiens, de Philippe Aubert de Gaspé, publié en 1863, est le premier titre à faire son apparition en sol québécois. L’histoire de deux frères adoptifs, Jules d’Haberville, fils de seigneur de Saint-Jean-Port-Joli, et Archibald Cameron de Locheill, orphelin écossais adopté par la famille de Jules, a été un des premiers succès romanesques au pays. Elle donne, pour la première fois, une perspective de vainqueurs et de résistants aux Canadiens français.

Mais c’est au tournant des années 1980 que le roman historique entre réellement dans son âge d’or, sous la plume des Arlette Cousture, Michel David, Louise Tremblay-D’Essiambre, Pauline Gill et autres Jean-Pierre Charland, en phase avec le reste du monde, d’ailleurs, où ce type de roman voit également sa cote de popularité augmenter.

« La mondialisation apporte une ouverture sur le monde. On voit apparaître aussi à cette époque une diversification de la question identitaire, explique Marie-Frédérique Desbiens, chargée de cours à l’Université Laval au Département de littérature et chercheuse intéressée par le roman historique. Plusieurs personnes ici y voient un lien avec la cause référendaire, ce qui n’est pas complètement faux. Cet élément favorise une réflexion nouvelle sur l’identité nationale, mais c’est une redécouverte des identités, immigrantes, autochtones et féminines, plutôt que de l’identité. »

Les romans de Pauline Gill, La porte ouverte (1990), biographie d’Imelda Milette, pionnière des services sociaux au Québec dans les années 1940, et Les enfants de Duplessis (1991), qui relatait la véritable histoire d’Alice Quinton, une femme « non éducable » dont le destin a été marqué par l’horreur d’un système, donnent le ton à la tendance. Ils ont précédé de peu Le roman de Julie Papineau, de Micheline Lachance, biographie romancée de la femme du chef des patriotes Louis-Joseph Papineau qui est à l’origine d’une vague littéraire mettant le récit d’une vie, la saga familiale au diapason du romanesque, vague qui persiste aujourd’hui.

Des livres pour femmes ?

Il suffit de lire la quatrième de couverture de L’année sans été, de Julie Lemieux (Hurtubise) — dont le tome ii est sorti ce printemps —, chez Hurtubise, pour le constater. La romancière, une microbiologiste originaire de Chibougamau, y relate le voyage initiatique d’une jeune bourgeoise de la ville de Québec au XIXe siècle, Ange-Élizabeth Boucher de Montizambert, qui quitte les salons de la capitale provinciale pour aller à la rencontre d’un territoire rural, d’une région et de ses habitants sur la route du lac Saint-Jean.

Mylène Gilbert-Dumas suit le même chemin avec Les dames de Beauchêne, suivant le destin d’Odélie Rousselle dans un Québec sous domination anglaise, et Lili Klondike, des histoires de romance au temps de la ruée vers l’or, tout comme Nicole Fyfe-Martel avec sa saga en trois tomes sur Hélène de Champlain. « Le roman historique repose souvent sur un “triptyque féminin”, résume Marie-Frédérique Desbiens, c’est-à-dire une écrivaine mettant en scène une héroïne et s’adressant pour une large part à un lectorat féminin. »

Réducteur ? L’auteur Jean-Pierre Charland se souvient d’une éditrice qui un jour s’étonnait de sa « capacité d’évoquer l’intériorité féminine. Ma réponse : il suffit d’écouter les femmes, il n’y a rien de mystérieux là-dedans ! », s’exclame l’auteur de Sur les berges du Richelieu (Hurtubise), dont le tome iii, Amours contrariées, est sorti en avril dernier. Entre Montréal et sa région proche, la série raconte la petite bourgeoisie du Québec au début du XXe siècle. Avec un lectorat au tiers masculin, il se permet d’ailleurs d’apporter cette nuance. « Tous genres confondus, il est tout à fait normal que les lectrices soient majoritaires, car la littératie est plus grande chez elles. »

Une fierté à reconquérir

À l’évidence, le roman historique se vend et son lectorat est captif. Selon Pauline Gill, cet engouement est né d’un « réveil de conscience collectif », le sentiment de se sentir comme un inconnu, ignorant de ses racines, de son histoire. « Qu’est-ce qu’on devient si on ne sait pas ce qu’on a été ? » dit-elle. L’histoire montre une identité franco-canadienne profondément écorchée dans sa langue, et il y aurait là une fierté à reconquérir.

Les lecteurs auraient donc un réel désir de renouer avec l’histoire tout en s’affranchissant de la matière imposée à l’école. « Le roman nous permet de lire entre les lignes du manuel d’histoire, dit Marie-Claire Saint-Jean, directrice du secteur littéraire chez Guy Saint-Jean éditeur. Il permet de découvrir les événements qu’on n’a pas connus à travers le quotidien des personnages, et nous apprend comment on en est venu à vivre ainsi aujourd’hui », dit-elle en prenant les grandes luttes féministes comme exemple.

« Tout le monde s’énerve avec les déclarations de Donald Trump sur les femmes, remarque M. Charland, et, pourtant, à une époque pas si lointaine, elles avaient droit aux mêmes comportements et aux mêmes discours. »

« Dieu merci, certaines choses ont évolué, s’exclame Marie-Claire Saint-Jean. Mais il reste du chemin à faire. La société qu’on a aujourd’hui est telle qu’elle est parce que d’autres avant nous ont changé les choses. » Pour ce faire, on a besoin de voix pour faire connaître ces gens qui ont pavé la voie pour nous.

Un genre qui ne date pas d’hier

Alexandre Dumas, Jonathan Littell (Les bienveillantes) et Éric Plamondon (Ristigouche) ont tous écrit des romans historiques sans qu’ils soient classés ainsi. C’est avant tout au XIXe siècle qu’il émerge comme un genre identifiable et rapidement prolifique. L’ancêtre du genre ici est Les anciens canadiens, de Philippe Aubert de Gaspé, publié en 1863, qui donne, pour la première fois, une perspective de vainqueurs et de résistants aux Canadiens français. Mais le roman historique tel qu’on le connaît sous la plume des Michel David, Louise Tremblay-D’Essiambre, Arlette Cousture, Pauline Gill et autres Jean-Pierre Charland s’est popularité au tournant des années 1980, suivant la vague d’engouement pour le genre à l’international. « La mondialisation apporte une ouverture sur le monde, mais aussi, on voit apparaître à cette époque une diversification de la question identitaire », explique Marie-Frédérique Desbiens, chargée de cours à l’Université Laval au Département de littérature et chercheuse intéressée par le roman historique. Les voix féminines émergent, on essaie de retrouver les héroïnes, on s’intéresse à l’identité autochtone et immigrante. Plusieurs personnes ici y voient un lien avec la cause référendaire, ce qui n’est pas complètement faux. Cet élément favorise une réflexion nouvelle sur l’identité nationale, mais c’est une redécouverte des identités plutôt que de l’identité.