Effeuillage de fragments littéraires

Brigitte Kernel
Photo: ActuaLitté CC Brigitte Kernel

Pendant vingt-cinq ans, il y a eu les heures et des nuits radiophoniques sur France Inter qu’animait Brigitte Kernel. Bien des lectures et des entretiens ont ainsi évolué sur les ondes où s’exprimaient des écrivains. Il y eut aussi des pauses d’été. Là, les cahiers de moleskine de Kernel se sont remplis de phrases glanées et recopiées, rien que le plaisir de se réenchanter auprès des écrivains.

Le Livre amoureux du soir de Kernel est le compendium de ces lectures. Une musique littéraire, fragmentée, en contrepoint des oeuvres. C’est une mosaïque, une éphéméride, un répertoire de curiosités dont la lecture suivie n’est pas indiquée. Tel un journal de lectrice, pourtant, celle-ci ramasse des perles pour imager un quotidien qui serait entouré de livres : une existence concrète au milieu des absents, des morts et des immortels.

Comment je vois le monde, titrait Einstein. « Intuitivement », répondait-il en se contredisant ailleurs. Les voici donc tous à plat, ces grands auteurs, Tchekhov, Platon, Hemingway et les autres, sans chronologie ni ordre, pour la beauté de l’instant, la trouvaille du verbe célébré dans un mouvement d’intelligence ininterrompu. Dévêtus de l’ego, de la marque personnelle, ces écrivains sont livrés à la relecture apéritive, qui offre les prémices du mystère, de l’éducation, du renouveau.

Ne pas méconnaître les joies modestes, l’étonnement, l’instant neuf. Secouer les habitudes, privilégier la forme courte, anthologique, pour réveiller la passion d’aller plus loin. N’est-ce pas une voie de sagesse ? « Je vis, je suis, je contemple. Dieu à un pôle, la nature à l’autre, l’humanité au milieu. Chaque jour m’apporte un nouveau firmament d’idées. L’infini du rêve se déroule devant mon esprit, et je passe en revue les constellations de la pensée. » (Victor Hugo)

Choses lues

Après son succès avec La condition pavillonnaire et Quand le diable sortit de la salle de bains, où le réalisme contemporain est frappé d’impuissance et de révolte bien senties, la romancière Sophie Divry commente vivement ses lectures dans Rouvrir le roman. Elle campe l’horizon polémique sans lequel nulle écriture littéraire n’a de ressort.

Héritière du Nouveau Roman et d’une certaine avant-garde, où l’objet est souvent inconscient, grossi sous le scalpel du langage, la romancière discute avec les grands. Jacques Roubaud, le poète, est là en premier. Et puis Dubuffet. Et une kyrielle d’autres, qui prônent une théorie de l’antithéorie. Qui privilégient les pratiques impures, les questions concrètes de l’écriture et la plongée dans la fabrique du roman.

Cet essai, très stimulant, provocant, attrape la formation littéraire pour lui opposer la pluralité des goûts et des projets, des styles et des trouvailles concrètes du texte. « Dire quelque chose de notre époque », écrit-elle sans hésiter, l’ambition n’est pas neuve, mais à reprendre. Car le roman voit « la manière dont le réel agit dans notre corps, nos relations, notre conscience ».

Comment faire ? La matière sensible de la charge verbale éclatera dans des objets-livres non sérieux, par des images déroutantes, des dialogues et des narrations réinventées, comme l’ont fait les romanciers des Amériques. Dans le plaidoyer énergique de Divry, l’audace intellectuelle soutient l’aventure de créer.

Le Livre amoureux du soir

★★★

Brigitte Kernel, Plon, Paris, 2017, 453 pages. Lire aussi : «Rouvrir le roman», Sophie Divry, Notabilia/Noir sur Blanc, Paris, 2017, 203 pages, ★★★