Le coeur chevaleresque de Michel Leclerc

Michel Leclerc
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Michel Leclerc

Michel Leclerc ne nous en voudra pas de penser souvent à Fernand Ouellette en lisant sa poésie. Une hauteur, une aspiration presque mystique les conjoignent, mais aussi une exigence de la langue qui tend toujours vers une perfection formelle.

Cependant, si la jeunesse intrinsèque et la volonté de recherche de la poésie de Ouellette perdurent, on trouve chez Leclerc, au fil de cette rétrospective, un côté vaguement poussif, l’écriture y étant souvent maniérée, comme si les diktats que le poète décidait de mettre en avant obscurcissaient, obombraient, dirait-il peut-être, une incarnation de sa vision.

Dans son recueil le plus adulé, Poèmes de l’infime amour (1997), ce parti pris pour une partition lyrique des images est d’une clarté stupéfiante : « Elle ferme sa main dans l’embellie de la mienne / Sa bouche comme une eau soudaine / Intimement consumée pour m’abriter en celle-ci / Femme versée dans ma main tel un cillement de lumière / Fruit nocturne aux lèvres du sablier. » On serait malvenu de trouver cette façon mauvaise, mais je ne peux pas, pour autant, adhérer parfaitement à cette forme un peu convenue d’ancrer la poésie sur des socles vieillis.

Heureusement, cette somme offre davantage. Tout un côté essayiste accapare les préoccupations du poète, comme dans son texte « j’écris, donc je pense » (Écrire ou la disparition, 1982). Ce recueil concilie poèmes en prose (en pages paires) et textes réflexifs (pages impaires). Son texte « À partir de Proust » révèle l’insidieux plaisir que prend le poète à la « phrase de Proust, dont la langueur surannée » le séduit.

Je préfère ses textes en vers courts, comme dans sa première oeuvre, Dorénavant la poésie (1977), où se dessinent une force plus tellurique, une liberté plus incisive : « tous les jours je descends / dans mes mains pour / harnacher le désert / qui tombe ou sévit ».

Mais voici aussi le grand heurt de cette poésie qui, à force de vouloir se faire belle, de vouloir poétiser, se noie elle-même dans un moule préfabriqué, quelle que soit la forme empruntée. Ainsi, dans Le livre de l’échoppe (2004), « De la pierraille de l’éternité / remonte la pure morsure / pierre dans la pierre / comme en chaque grain / une ombre qui serait/l’épure du ciel. »

Soyons clair : il n’en reste pas moins que cette poésie est d’une très grande qualité. Elle ne renonce jamais à ce qui la propulse vers l’excellence. Il faut simplement aimer que « le jour verse ses voiles / sur d’autres ciels que nous » et admettre la distance qui s’instaure.

C’est tout à l’honneur du Noroît de permettre à la génération actuelle de renouer avec cette oeuvre qui porte haut le sens des mots comme du texte poétique. C’est une leçon de style qu’on y prend, en rêvant tout à la fois de Mallarmé, de Saint-John Perse et de Rina Lasnier.

Des mots au bord de la nuit. Poèmes 1977-2007

★★★★

Michel Leclerc, Éditions du Noroît, Montréal, 2017, 372 pages