Laura Alcoba et l’émancipation par l’exil

L'écrivaine argentine Laura Alcoba
Photo: François Guillot Agence France-Presse L'écrivaine argentine Laura Alcoba

Née en Argentine sous la dictature militaire (1976-1983) aux nombreuses séquelles, Laura Alcoba s’est réfugiée en France, où elle a réussi des études brillantes en littérature hispanique. Écrivaine, elle enseigne à l’université et signe une autobiographie en plusieurs volumes, au ton d’un journal d’adolescente, tant ils sont factuels et pleins d’incompréhension.

Elle ne maîtrise rien de sa vie rompue, mais les mots de la mémoire s’enfilent en images arrachées au silence et à l’oubli. Dans Manèges, petite histoire argentine (2007) plane un grave silence imposé à l’enfant avant ses sept ans. Le trauma en demeure, lié au danger planant sur sa famille, qui lui a tôt fait abhorrer la délation, les arrestations brutales et les disparitions. Voilà de quoi résumer « l’Argentine des Montoneros, de la dictature et de la terreur à hauteur d’enfant ».

Son père n’échappe pas à la prison ; réfugiée en France, sa mère la fera venir un an plus tard. En 2003, Alcoba retourne sur les lieux, et même en partie détruits, elle peut expliquer l’histoire à sa propre fille. Forts et précis, les fragments du passé remontent — sensations, angoisses, lieux, silhouettes, déménagements, visites, activités illicites, réalités locales.

Que d’effroi causera l’imprimerie dissimulée derrière un mur ! Elle décrit la clandestinité, la trahison, mais aussi l’affection des grands-parents et un certain charme des jours. Fillette astucieuse, elle esquivait les questions, cachait sa propre identité et rêvait d’explications qui amadoueraient ce mauvais monde.

Une mémoire en morceaux

Dans Le bleu des abeilles (2013) et dans La danse de l’araignée, elle dit son arrivée en banlieue parisienne. Sa mémoire se morcelle davantage. Le ton d’égarement dominant fait sentir l’angoisse persistante. Est-il plus difficile de s’intégrer ou de grandir ? Le résultat est la solitude, malgré les amitiés et la lecture. Cette nouvelle vie est vraiment difficile.

La censure

Sa mère est distante. Avec son père, prisonnier politique à La Plata, elle entretient une correspondance hebdomadaire, toujours seule, entre le 21 janvier 1979 et le 21 septembre 1981. Relisant ces lettres, elle revoit son immersion dans un univers illogique et laid, peu relié, sinon par le courrier, à celui d’avant. Mais que vaut une langue exempte d’allusions et d’ambiguïtés pour passer la censure ?

Impossible de dire l’imprévisible, sauf peut-être « la danse de l’araignée », curieux animal qui se met sur le dos pour être caressé. Alcoba fait sentir ces interdits de pensée, les signes sociaux restés muets, tous ces obstacles entre le monde et elle. Mais elle vit que certaines métaphores échappaient à la loi : le « bleu » des abeilles ou la « danse » de l’araignée cristallisaient une tendresse naturelle. L’espérance d’un père et d’une fille tenait à ce fil, malgré la discordance hallucinée entre vivre au quotidien et en parler comme sien.

La poésie consola Alcoba. Ses livres disent les moments angoissants vécus à fleur de peau, en images irrégulières comme une toile d’araignée. Levée d’interdits, sa douleur explosera à l’annonce que son père est libéré. Si c’est presque un inconnu qu’elle accueille en France, les mots partagés ont été les ambassadeurs de leur force et de leur constance.

La danse de l’araignée

★★★

Laura Alcoba, Gallimard, Paris, 2017, 147 pages