«Article 353 du Code pénal» raconte le soulèvement d’un homme brave

Tanguy Viel aborde la désillusion devant la corruption dans un récit magistral.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Tanguy Viel aborde la désillusion devant la corruption dans un récit magistral.

Si Tanguy Viel avait consacré son précédent roman, La disparition de Jim Sullivan (2013), à l’effondrement du rêve américain, en la personne du chanteur Jim Sullivan, parti suivre les extraterrestres au Nouveau-Mexique, il aborde, dans Article 353 du Code pénal, une autre désillusion. La corruption et ses ravages psychiques, sociaux et politiques.

On est en Bretagne, sur un Merry Fisher de neuf mètres de long, par temps fort. Soudain, un homme par-dessus bord. C’est le riche propriétaire du bateau, sorti pêcher avec Kermeur, un habitué. Les deux hommes se connaissent bien. Pourquoi ce drame, ce corps avalé dans les eaux froides de l’océan ?

En un réquisitoire implacable, Viel démonte la logique d’une malversation immobilière qui mène au meurtre. Les ravages de la jouissance effrénée du promoteur ont fait tache d’huile dans la communauté. Conscient de tout, Kermeur détaille au juge, silencieux, l’excès de plaisir et de concupiscence qui entraîne le véreux Lazenec à sa perte.

Une question de démesure

Et si c’était l’essence du mythe que Viel aborde dans ce fait divers ? Vivre sans limites, n’est-ce pas le rêve de chacun et le projet des héros ? Le mythe antique montre que, dans toute quête effrénée de l’exploit, si le héros tragique se précipite vers sa mort, son histoire pose les questions essentielles. Qu’en est-il de soi et d’autrui ? Quelle éthique pour bien vivre ? Qu’est-ce que gouverner ? Qu’est-ce que le bien commun ?

Et si notre consumérisme n’était qu’un avatar ? Le juge de Viel va donc écouter le combat du bien et du mal, la corruption qui fait éclater le contrat social, et l’autre jouissance, le règlement de comptes. D’un côté, il y a l’arrogance, sous la légalité douteuse d’une société de l’apparence et du profit ; de l’autre, l’anarchie exponentielle, qui fait que tout s’embrase dans le for intérieur avant d’envahir le social.

Dans ce récit magistral, le magistrat adoptera une position de droit juste. D’où le titre du roman, Article 353 du Code pénal, dont le lecteur découvrira la teneur dans la logique dramatique, au parfum de tragédie classique, des faits et des conséquences.

Pourquoi tuer ?

De Jean Rolin (Les événements) à Leila Slimani (Douce France), en passant par Natacha Appanah (Tropique de la violence), Éric Vuillard (14 juillet), Marc Graciano (Au pays de la fille électrique) ou Laurent Gaudé (Écoutez nos défaites), divers romans actuels se penchent sur la violence. Ils racontent la guerre civile, la révolution ou le désespoir noir de la colère. Le monologue d’Article 353 du Code pénal ajoute au licenciement de Kermeur tout rêve d’obtenir une part du gâteau et fournit les arguments politiques pour débattre des responsabilités devant un geste radical.

Que le capitalisme sauvage aspire les petites gens dans une cascade de faillites multiformes, que l’État fasse défaut, c’est ce qu’écrit Viel dans une langue proche du Camus de L’étranger. La passion de la justice gronde lorsque la corruption, le mensonge et la misère gangrènent le monde.

Est-ce nouveau, cette mainmise de quelques-uns sur le bien commun ? Georges Didi-Huberman a montré le soulèvement des peuples dans une exposition concomitante au Jeu de Paume, à Paris. Partout, les éternels perdants se soulèvent un jour.

« Vous savez, je crois que ce palais se souvient de tout. Je crois qu’il enferme tous les procès et les verdicts du monde, silencieusement, méthodiquement, qu’il les range dans des profondeurs pendant des siècles. Je crois qu’un jour, quand il s’écroulera, ce jour-là il recrachera tout d’un coup, toutes les injustices de la terre, et elles se répandront comme de la poussière noire dans les villes du futur », dit Kermeur. Ainsi l’Histoire inverse-t-elle son cours quand elle fait fi de la justice, de la tempérance et de l’humanité.

Article 353 du Code pénal

★★★

Tanguy Viel, Minuit, Paris, 2017, 174 pages