Au bord d’un grand vide

L'écrivain Philippe Forest
Photo: Marie-Hélène Tremblay L'écrivain Philippe Forest

Philippe Forest a bâti une oeuvre autour du deuil de sa fille, décédée à quatre ans. Depuis L’enfant éternel (1997), il approfondit la disparition, ce que l’absence signifie et ce qui se trame autour du gouffre béant de la mort. Sous forme de récits intimes, de fictions, d’analyses et d’entretiens, de la France au Japon, il a arpenté les méandres du chagrin et des pensées irrévocablement marquées par le destin.


Cette oeuvre tragique a ses rebonds de vie. Forest ne laisse pas tomber ses narrateurs désespérés. Il les déplace, les fait aimer et fait se métamorphoser leurs émotions, heureuses ou pénibles, puis les heurte au réel. Crue est une telle épreuve, un livre magistral qui joue sur le basculement dans le fantastique, qui a l’air d’une image inadéquate glissée dans un cadre banal.

Tout commence dans un quartier urbain où le narrateur est témoin d’un incendie voisin. Une fois que le feu a tout ravagé, des relations se nouent entre des êtres qui ne s’étaient jamais remarqués. Un narrateur endeuillé aime tant sa vie ainsi relancée qu’il évite de se questionner sur le mystère des personnes qu’il côtoie. Aimer la musique et la lecture, sa voisine du premier étage, le reste de ses nuits chez son voisin, n’est-ce pas assez ? Mais lorsque tous deux disparaissent, un vide angoissant l’étrangle.

Catastrophe naturelle

En sept moments, le nombre de jours que Dieu prit pour créer le monde, l’histoire tourne. Une catastrophe naturelle de grande ampleur survient : une crue, aux sens propre et mythique. Les soucis sont neufs, le passé est oublié. Dans la noyade générale, tableau huileux où tout se fige, le narrateur se sauve lui-même dans l’indifférence que le cataclysme répand telle la peste de la fable sur les animaux terrorisés.

Vide à l’infini, désolation. Le narrateur, flanqué d’un chat, confronte l’énigme du monde. La formule mystérieuse du romancier fantastique gallois Arthur Machen — Est enim magnum chaos (En vérité, il est un grand vide), tirée de son romantique Holy Terrors — frappe l’imagination atterrée du héros, victime et témoin devenu poète guettant les signes obvies. L’illumination se fait désirer. Y a-t-il pire chose que vides sur vides accumulés ? Serait-ce la trouée en soi ?

Dans l’économie lente, analytique, méditative et grave de la narration, le symbolisme du feu et de l’eau pèse fortement sur cette entropie apocalyptique. Spiritualité sans cause première, tentative de penser ce néant absolu, la réflexion évoque tout à la fois Melancholia de Lars Von Trier et La peste de Camus, les limites du sens : « Une grande épidémie sévit en secret, qui explique tout, des plus grands événements jusqu’aux plus petits. »

Il y a manifestement un au-delà du connu, quoi qu’on vive, le plus modestement possible à l’intérieur d’une chambre, ou qu’on regarde alentour. Un trou noir dont on ne sait rien, qui sidère, divise, agit et engloutit finalement chaque humain.

Crue

★★★★

Philippe Forest, NRF Gallimard, Paris, 2016, 262 pages