«Ma vie sans écriture aurait été un désastre»

Une rencontre avec Gilles Archambault est tout sauf ennuyante, déprimante. Que de vie chez cet homme-là, que de pétillements dans son regard bleu.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Une rencontre avec Gilles Archambault est tout sauf ennuyante, déprimante. Que de vie chez cet homme-là, que de pétillements dans son regard bleu.

« La vieillesse est un naufrage. » C’est en citant le général de Gaulle que l’écrivain à la crinière blanche me reçoit dans son appartement montréalais du quartier McGill. Gilles Archambault, 83 ans, se désole de traîner de la patte, résultat d’une crise d’arthrose.

Tout de suite il m’offre un verre de vin. Et l’entrevue prend d’emblée l’allure d’une conversation qui se poursuit. Quand donc ai-je interviewé pour la première fois cet auteur au long cours, couronné par le prix Athanase-David pour l’ensemble de son oeuvre en 1981, qui signe son 34e ouvrage en 54 ans ?

Combien d’entretiens m’a-t-il accordés au fil des ans, lui qui sait si bien par ailleurs faire parler les auteurs et qui annonce que sa présence, sa 30e, comme animateur au Salon du livre de Montréal en novembre, sera sa dernière…

Une rencontre avec Gilles Archambault est tout sauf ennuyante, déprimante. Que de vie chez cet homme-là, que de pétillements dans son regard bleu! Ce qui n’enlève rien à sa gravité, à sa densité de réflexion. À sa lucidité. Et à sa légendaire mélancolie, qui berce sa vie autant que ses livres.

Paris et tutti quanti

Nous sautons du coq à l’âne. Nous finirons par entrer dans le vif du sujet, en laissant place à des apartés. Sur son expérience immense comme réalisateur, animateur et chroniqueur à la radio de Radio-Canada, « à l’époque où Radio-Canada était encore Radio-Canada ». Sur sa longue collaboration comme critique littéraire dans les pages du Devoir : « Je suis entré et sorti du journal cinq ou six fois, pour toutes sortes de raisons. Ma première collaboration remonte à 1962. J’étais payé 10 $ l’article. »

Sur son amour de Paris, lui qui note tous ses voyages dans un cahier : « Il y a des gens qui peuvent rire de moi, mais je suis allé à Paris 97 fois dans ma vie. »

Les regrets

Sur sa femme, Lise, avec qui il a vécu 52 ans, qui est morte d’un cancer et à qui il a rendu hommage en 2011 dans son livre le plus bouleversant et peut-être son plus beau, Qui de nous deux ? : « J’ai commencé à vivre vraiment le jour où je l’ai rencontrée. Je ne veux pas faire l’écrivain devant vous, mais pendant toute mon enfance et mon adolescence, je me sentais étranger au monde. »

Des photos de sa femme, il y en a partout dans cet appartement. Désignant celle, au-dessus du téléviseur, où Lise apparaît avec leurs deux enfants devant un chalet de Sainte-Adèle : « Quand je regarde ça maintenant, je me dis que c’était une femme superbe. Elle avait 33, 34 ans, j’avais deux enfants tout aussi superbes, et à ce moment-là je me payais le luxe de me sentir prisonnier d’être marié et père de famille. Je me dis : quel con j’ai été, je n’ai pas vu le bonheur. » Puis : « Je ne veux absolument pas recommencer ma vie avec qui que ce soit. Je veux terminer cette vie parfois intéressante et parfois ennuyeuse à mourir seul. »

Le tout est ponctué de références à Stendhal, l’un de ses écrivains préférés. Et de citations littéraires empruntées ici et là. Non seulement Gilles Archambault note toutes ses lectures sur des feuilles volantes depuis l’âge de 17 ans, il consigne à part, dans un cahier, avec table des matières à la fin s’il vous plaît, les citations qui l’ont marqué.

Un homme d’ordre, Gilles Archambault. À l’image de son appartement, où tout est bien rangé, à sa place. Dont les milliers de disques de jazz accumulés au fil de sa carrière radiophonique.

Le roman avorté

Pourquoi des nouvelles et non pas un roman ? C’est la première question que, bêtement, je lui ai posée sur Combien de temps encore ?, alors que, passé maître dans l’art du court, il a déjà publié huit recueils, dont L’obsédante obèse et autres agressions, bijou de cruauté finement ciselé récompensé par un Prix du Gouverneur général en 1986.

Petite parenthèse pour expliquer qu’il demande toujours à son éditeur de lui faire signer un contrat avec une date de tombée. « La date approchait et mon roman ne marchait pas. » Des 50 pages qu’il avait en main, il en a biffé plus de la moitié, et s’est servi du reste comme réservoir pour l’écriture de deux ou trois nouvelles. C’était parti. En deux mois et demi, le livre était bouclé.

Mais comment fait-il pour rendre en deux pages à peine la couleur d’un personnage, son état d’esprit, et le situer dans un moment précis de sa vie ? Modeste, il passe par Jules Renard pour faire entendre son point. « Dans son journal, il dit d’éviter les phrases longues, qui sont plus devinées que lues. » De ça, Gilles Archambault se dit persuadé. « C’est évident que je n’ai pas le talent, ni l’envergure, ni le goût d’écrire à la façon de Marcel Proust. Je n’écrirai jamais non plus Guerre et paix. L’écriture se présente à moi comme de petits morceaux que j’espère être les plus acérés possible. »

Écrivain pour happy few

Étonnamment, cet auteur de 18 romans confie : « Laissé en toute liberté, j’aime mieux la nouvelle que le roman. En réalité, ce ne sont pas des romans que je fais. Il n’y a pas d’intrigue, il y a un seul personnage qui compte, qui est mon alter ego, les autres personnages étant des sortes de satellites. »

Il ne voit pas pourquoi un écrivain serait obligé de dire que le ciel est bleu. Inutile de tout qualifier. « Je préfère laisser une place aux lecteurs. » Même s’il n’a jamais pensé à ses lecteurs en écrivant. « J’avais un job à la radio. » Entendre qu’il n’a jamais eu besoin de plaire au plus grand nombre par ses écrits pour gagner sa vie.

D’ailleurs, il n’a jamais souhaité devenir célèbre, à la manière « d’un Gaston Miron ou d’un Michel Tremblay ». L’idéal pour lui : « être tenu pour un écrivain pour happy few, mais être reconnu pour un écrivain qui a une certaine valeur intime ».

Nostalgie, quand tu nous tiens

L’intime, parlons-en. Le couple, la famille, l’amitié, l’enfance, mais aussi les déchirements intérieurs, le mal-être existentiel, le fait de se sentir étranger au monde, les regrets, tout ça… il en a fait la matière de ses livres. Et c’est tout aussi présent, en condensé, dans Combien de temps encore ?. Avec le regard de la vieillesse.

Plus nostalgique que jamais, Gilles Archambault. « C’est le côté terrible, entre autres choses, de la vieillesse. Vous n’avez la plupart du temps que des nostalgies. Vous avez aussi parfois des tentations de découvertes, mais vous savez que vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout parce que vous n’aurez pas le temps de les réaliser. »

Il dit écrire, continuer d’écrire, pour comprendre sa présence au monde. Mais il sent moins l’urgence, l’obligation à tout prix, avec les années, de faire de son travail d’écrivain une priorité absolue. « Je me souhaite de mourir d’ici quatre ou cinq ans à peu près. Je me dis que ma vie sans écriture aurait été un désastre. Mais j’ai écrit. Si ça ne me vient pas, tant pis. »

Pour Gilles Archambault, il y a autre chose à faire dans la vie. « Quand ce ne serait que de se désoler… », glisse-t-il, avec son irrésistible sourire en coin plein d’autodérision.

Combien de temps encore?

Gilles Archambault, Boréal, Montréal, 2017, 142 pages

2 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 janvier 2017 11 h 05

    Gilles Archambault

    je vous comprend et je vous apprécie gené d'en dire davantantage.Merci.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 20 janvier 2017 13 h 25

    Entrevue passionnante

    Je m'ennuie des chroniques décapantes d'Archambault. Peut-on le ravoir au «Devoir»?