«Les yeux tristes» de Serge Bouchard

«L’être humain est une créature monstrueuse éminemment dangereuse, cent fois plus que n’importe quel fauve. C’est incroyable le mal qu’il peut faire à l’humain et à la nature», explique Serge Bouchard.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «L’être humain est une créature monstrueuse éminemment dangereuse, cent fois plus que n’importe quel fauve. C’est incroyable le mal qu’il peut faire à l’humain et à la nature», explique Serge Bouchard.

« Comment allons-nous, monsieur Bouchard ? » Un silence suivi d’un soupir puis d’un haussement d’épaules. Au fond de son oeil bleu perçant, on cherche une quelconque lueur d’espoir.

« Il n’y a pas de réponse à ça… mais quand on regarde la société évoluer comme je l’ai vue de mon enfance à aujourd’hui, qu’on vieillit, qu’on a fait un métier toute sa vie, il n’y a aucune raison d’être de bonne humeur pour toutes sortes de raisons », avance Serge Bouchard avec sa belle voix grave, cette voix qu’on a l’impression d’entendre dans cette trentaine de courts essais formant Les yeux tristes de mon camion.

« Où sont passés la sagesse, les rêves, les espoirs ? Quel est le projet de la société québécoise ? À part le calcul comptable, la dette publique, la croissance, il n’y en a pas, de projets ! » constate-t-il.

Serge Bouchard ne s’en cache pas. Il est pessimiste. Et las. Las de cette société de performance où la qualité, la durée et la réflexion ont fait place à la convivialité, à la spontanéité et à la légèreté. Selon ses dires, l’homme de 69 ans appartiendrait à cette espèce qu’on ne désire plus.

« À la radio, on est à la capsule, le ton doit être plus haut et le rire, omniprésent. Les émissions locomotives de Radio-Canada sont des émissions d’humour. Ce rire est un symptôme très sérieux : nous ne sommes plus une société de contenu. Les experts disent que les gens ne veulent pas de contenu parce qu’ils refusent la durée. Je suis la preuve vivante que cela est totalement faux. Si tu es intéressant, tu peux l’être pendant une heure. »

Sombre présent

Fort de son regard lucide d’anthropologue, Serge Bouchard devine que l’on ne qualifiera pas notre époque de formidable dans un futur lointain. « C’est une époque difficile, probablement pleine de promesses, mais pour le moment, pleine d’interrogations, de culs-de-sac, de souffrance. On a inventé la télévision dans les années 1930, mais on ne sait pas encore comment en faire. Alors, avant qu’on sache quoi faire avec Internet… »

Nostalgique ou nostalgiste ? « Je ne vois pas la différence. J’ai toujours fait la promotion positive de la nostalgie en disant que nous sommes des êtres forcément nostalgiques. Si tu respectes la durée, si tu la sens, tu ne peux pas éviter la nostalgie. Voyons donc ! La nostalgie, c’est le pays de ton enfance, un territoire que tu ne pourras plus retrouver jamais, jamais, jamais. Nous sommes tous des exilés à cause de la temporalité. Nous devrions tous nous tenir la main, nous dire: “Ce que tu vis, je le vis, tout le monde le vit.” »

Hélas ! cette solidarité qu’il souhaite ne semble pas être au programme. « On n’est pas capable de parler à la jeunesse ni à la vieillesse. La crise identitaire n’est pas seulement nationale ou culturelle, elle est individuelle : qui sommes-nous, que voulons-nous, qui sont nos enfants ? Je ne crois pas que ce ne sont pas nos premiers sujets comme société. »

À quelques jours de la victoire de Donald Trump, Bouchard se désole que l’humanité ne retienne rien de son histoire : « S’il y a une leçon avec ce qui se passe aux États-Unis, c’est que des populistes caricaturaux, ç’a déjà existé… Mussolini, Hitler… Les gens des communications connaissent les penchants de l’humain. L’ignorance, ça se travaille. Les gens ignorants en colère peuvent faire bien des choses. »

Humaniste malgré tout

À l’écouter dénoncer les travers et les failles de notre société qui refuse de vieillir et de regarder la mort en face, la laideur et la vulgarité s’étalant sur les réseaux sociaux, on pourrait croire que Serge Bouchard est un grand misanthrope devant l’Éternel.

« Je suis un anthropologue, donc je suis humaniste. Je trouve ça beau, les êtres humains. Je suis d’autant plus déçu quand je suis déçu. Vous connaissez le graffiti “Destroy the fucking human race” ? Je trouve ça ben l’fun parce que des fois, c’est ce que je pense. »

Pardon ? L’élégant érudit aux propos réfléchis cacherait-il une âme punk ? La question le fait sourire. « Peut-être… en tout cas, je m’y reconnais. Je n’ai jamais été un bon élève. Ça me passe par l’esprit, l’éradication totale de ce qu’on appelle les humains, qui font la guerre, ne soignent pas les enfants, ne les envoient pas à l’école. L’injustice sociale est rampante. C’est un échec grave. L’être humain est une créature monstrueuse éminemment dangereuse, cent fois plus que n’importe quel fauve. C’est incroyable le mal qu’il peut faire à l’humain et à la nature. »

S’il n’est pas punk, Serge Bouchard, qui se déplace et parle lentement, apparaît malgré tout comme une figure subversive dans notre monde où l’on ne sait plus attendre. La lenteur serait-elle un luxe de nos jours ?

L’art de fabuler

Qu’il parle de son vieux Mack, de baseball ou de ragoût de boulettes, ou encore de la présence canadienne-française sur le territoire américain, de ses oncles héros de guerre ou des Amérindiens, Serge Bouchard n’a pas son pareil pour dévoiler la beauté du monde. À travers son regard poétique, son amour de la race humaine, sa nord-américanité bien assumée, il transforme l’ordinaire en merveilleux. Du coup, le lecteur éprouve une certaine fierté à redécouvrir son patrimoine en découvrant Les yeux tristes de mon camion.

« J’ai un discours qui est vraiment à contre-courant. Si on avait un débat public, les identitaires nationalistes pourraient être les plus durs avec moi, car j’entraîne notre débat identitaire dans une autre direction. Une bonne partie de ma carrière, j’ai inversé les rôles. Au lieu de parler de défaite, j’ai fabulé sur nos ancêtres, sur nous, sur ma famille, sur le pays. Quand j’ai fait mon doctorat sur les métiers au long cours, on m’avait dit que le métier de camionneur, c’était un métier de zombies. Tu as le choix de dire ça ou de dire autre chose. Mon parti pris a toujours été de magnifier, de donner du sens, de grandir les choses, autant pour les coureurs des bois que pour les Indiens et les femmes. Si vous me demandiez où loge mon espoir, il est là, dans la poésie. »
« Très certainement une délinquance. C’est devenu tellement facile d’enrayer le système. Je suis lent parce que je marche lentement. Ça me vient des routiers, des Innus ; les gens m’ont énormément appris. Dans le trafic, si tu es pressé, ralentis. Si tu es immobilisé, essaie de ne pas dire un mot. Il y a une forme de sagesse dans le fait de dire à son environnement qu’on n’a pas envie de devenir fou. »

« Le routier arrive un jour ou l’autre à ses derniers kilomètres, il doit “accrocher ses clés”, le pouvoir de la route lui échappe, l’envergure des voyages aussi. Une chaise lui sera désormais plus utile que tous les projets de fuite. Or, je m’apprête à me départir d’un trésor, je dois vendre mon vieux camion, l’enlever de ma vue, l’effacer de ma mémoire. »

« Le baseball est atmosphère, il est climat, il nous retient insidieusement. Je l’ai toujours soupçonné d’accointances extraterrestres. Ce n’est pas pour rien qu’on a tourné des films comme Le champ des rêves. Le baseball se joue du temps et de l’espace, comme s’il appartenait à une autre dimension. C’est une machine à figer le temps. Il est comme la mémoire des plus tranquilles archives de l’histoire. »

« J’aurai vécu toute ma vie avec une pensée lente, une infirmité lourde de l’intellect, une âme primitive en somme. J’aurai vécu avec une âme simpliste, émerveillée de voir une orque épaulard sortir de l’eau. Cela ne se fait plus, s’asseoir et ne rien faire, à l’affût des soubresauts magiques d’une réalité imprévisible. Elle est finie, l’épiphanie élémentaire, depuis l’avénement des écrans à tout faire. »
Extraits de «Les yeux tristes de mon camion»

Les yeux tristes de mon camion

Serge Bouchard, Boréal, Montréal, 2016, 208 pages

18 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 novembre 2016 02 h 57

    Quelques instants et nous sommes décédés

    Condamné a vivre des instants étalés dans le temps,monsieurs Bouchard comme je vous comprends, et puis un jour tout doucement nous quittons ce monde, et nous commencons a faire parti de l'histoire, quel tragédie , peut etre quelques nostalgiques decouvrirons, que nous avons existés que nous n'avons exister que comme tous ce qui existe sur terre, nous sommes nés, avons decouverts le monde, essayer de le comprendre et puis tout doucement , a notre tour, nous sommes décédés

  • Claire Provost-Pilon - Inscrite 12 novembre 2016 07 h 44

    Un grand patriarche

    Serge Bourchard est pessimiste car sa lucidité lui fait subir les affres de notre monde « patriarchiste ». Bien ancré sur la voie tracée par plusieurs siècles d’évolution d’un monde imaginé et dominé par une classe privilégiée, le genre humain a besoin d’un virage à 180 degrés. Sinon il devra subir les conséquences terribles de l'effondrement chaotique d’une civilisation en plein délire.

    L’être humain est beau mais dangereux ? Alors il faut l’encadrer avec admiration, respect et fermeté. Qui peut le mieux encadrer l’humain de cette façon ? Celle qui lui donnent la vie : sa mère. C’est ce principe que plusieurs peuples autochtones ont institué en civilisation.

    La résolution 331 du congrès américain (octobre 1988) l’a d’ailleurs énoncé clairement. On y dit que Franklin et Washington vouaient une très grande admiration à la constitution iroquoise. En réalité, le mode de vie des iroquois était tellement à l’opposé de leur contexte socio-politique, que les fondateurs des É.U. n’ont pas pu en implanter les fondements. C’est-à-dire un rôle politique et économique central accordé aux mères de clan (aux grands-mères si vous préférez).

    Par exemple, ce sont les grands-mères « indiennes » qui, exclusivement, choisissaient ceux qui avaient ce qu’il fallait pour devenir de dignes représentants de leur peuple, de « grands chefs ». Pensez-vous que Trump aurait eu la moindre chance de se retrouver « grand chef indien » ?

    Serge Bouchard devrait savoir tout ça mieux que quiconque. Mais il a choisi le confort de son rôle de « grand patriarche ». Il croit que l’idée de faire de nous une vraie société matriarcale est « naïve et n’est pas fondée sur le plan historique » (p.13, La planète des hommes, 2005). Je serais curieux de savoir ce qu’en penseraient Franklin et Washington aujourd’hui ?

    André Pilon.

    • Marc Lacroix - Abonné 12 novembre 2016 11 h 05

      À André Pilon,

      Vous dites: Mais il a choisi le confort de son rôle de « grand patriarche ». Il croit que l’idée de faire de nous une vraie société matriarcale est « naïve et n’est pas fondée sur le plan historique » (p.13, La planète des hommes, 2005).

      En fait, l'a-t-il choisi ce rôle que vous lui attribuez ? Si vous regardez autour de vous, sauriez-vous par quoi commencer pour transformer notre société en société matriarcale ? L'élection d'un Trump chez nos voisins vous donne déjà une idée de vos chances de succès !

      Notre société mise uniquement sur l'individualisme et la performance économique. La plupart des gens sont pour la vertu..., à la condition qu'ils ne perdent aucun avantage. Notre société est fondée sur l'obsolescence programmée pour à peu près tout de ce qui nous entoure, car si les produits sont trop bons, les entreprises ne vendent plus et l'économie s'effondre. La qualité de vie s'évalue en termes de salaire, de vacances dans le Sud, d'autos plus puissantes et de téléphones dits"intelligents". Voyez-vous que les valeurs dont nous sommes inondées sont éloignées de celles d'une culture traditionnelle (comme celles des Iroquois), tellement éloignées que c'est pratiquement de jouer au Don Quichotte que de vouloir changer quoi que ce soit ?

      Il me semble M. Pilon que vous attaquez la mauvaise cible !

    • Claire Provost-Pilon - Inscrite 12 novembre 2016 12 h 07

      Merci M. Lacroix. Le combat qui nous attend ne sera pas de tout repos. Vous l’illustrez très bien. M. Bouchard aussi d’ailleurs. N’ai-je pas écrit qu’il faudra un virage à 180 degrés ? Ce que je dis c’est que M. Bouchard avait tout ce qu’il faut devant les yeux pour nous proposer des solutions. Et je suis très amèrement déçu qu’il ne l’ait pas fait.

      Prenez cet extrait présenté par M. Chalifoux ci-dessous. Il n’y aurait pas de plan selon M. Bouchard ? Pourtant il est bel et bien là, écrit noir sur blanc. Le sang versé à l’étranger par les « ennemis » des É.U. sert à réaliser une mission très concrète : protéger les intérêts des É.U. à l’étranger. C’est écrit de façon limpide dans de nombreux documents officiels.

      Et si, selon M. Bouchard, plusieurs aspects de notre monde sont effectivement regrettables aujourd’hui, le développement de la société occidentale n’a historiquement servi qu’à une chose. L’objectif a toujours été très clair. Tout visait à assurer ou à améliorer la position privilégiée de la classe dominante. Celle-ci était religieuse et monarchique autrefois. Elle est industrielle, financière et commerciale aujourd’hui.

      M. Bouchard, comme beaucoup d’autres représentants de ces sciences que sont l’anthropologie et l’ethnologie, semblent au contraire vouloir nous faire croire que c’est dans l’ordre naturel des choses. Et surtout qu’il n’y a aucune alternative crédible.

      Vous me demandez par où commencer? C’est très simple… pas facile, mais très simple.

      1- D’abord, il faut que la famille redevienne un élément fondamental de notre organisation sociale. Le modèle de la famille matrilocale est parfaitement adapté pour jouer ce rôle.

      2- Ensuite, notre système politique doit être revu pour donner un rôle décisionnel exclusif à nos grands-mères.

      3- Finalement, il faut éliminer la pauvreté en instaurant un régime de revenu universel de citoyenneté.

      Voilà, ce n’est pas compliqué. Mais ce ne sera pas facile bien entendu.
      :-)
      André Pilon.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 12 novembre 2016 07 h 54

    Attachant Bouchard, inoubliable voix.

    L'élection de Trump, cette semaine, aux USA, m'a rappelé ces quelques phrases de Serge Bouchard dans "C'ÉTAIT AU TEMPS DES MAMMOUTHS LAINEUX":

    "La feuille de route de l'humanité est remplie de taches, de chimère, de sang, de sueur. Ce n'est pas une quête, ce n'est pas une mission, il n'y a jamais eu de plan. C'est un délire dans l'espace, une dérive aux mille aléas, mauvaises rencontres et chocs brutaux dont la somme a engendré le monde comme nous le connaissons aujourd'hui, regrettable."

    Merci, monsieur Bouchard: Mieux renseignés, grâce à vous, nous pouvons donc mieux réfléchir - ceux disposés à s'y mettre - et mieux chercher; à comprendre.

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 12 novembre 2016 08 h 04

    Une figure subversive ?

    C'est bien ce monsieur qui à accepté une breloque du gouvernement Couillard, celui-là même qui continue la descruction de nos services sociaux ?

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 12 novembre 2016 08 h 11

    À " une âme punk " !


    " Nous devrions tous nous tenir la main ,

    nous dire : ce que tu vis , je le vis ,

    tout le monde le vit . " { Serge Bouchard }

    Et si " Demandez et vous Recevrez " était vrai et

    on passait à l'action en faisant ce premier geste ?

    • Daniel Bérubé - Abonné 12 novembre 2016 14 h 27

      C'est pour moi aussi le seul endroit, pour rechercher l'espérance face à l'humanité...