Mentore aux pieds d’argile

Avec ses passages joliment surréalistes, Antoine Charbonneau-Demers signale subtilement que son roman appartient au monde de la satire sagace.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Avec ses passages joliment surréalistes, Antoine Charbonneau-Demers signale subtilement que son roman appartient au monde de la satire sagace.

Qu’est-ce qui est apparu en premier, l’oeuf ou la poule ? Le génie naît-il de la mélancolie ou la mélancolie du génie ? Voilà autant de questions qui semblent hanter Antoine Charbonneau-Demers. Le lauréat du prix Robert-Cliche 2016 se paie malicieusement la gueule des drama queens confondant tristesse et talent dans Coco, son premier roman.

Quelque part dans une banale ville de région, aussi bien dire un « racoin du monde », un fils est déposé par son père devant un ancien presbytère. On l’a inscrit sans demander son avis au cours de théâtre des ateliers Marie-Thérèse Lambert. Elle est une grande actrice, dit-on, bien que sans preuve à l’appui. D’abord rétif, le frêle préado accepte, de force, de descendre au sous-sol où se déroulent les activités, et où il est happé par le magnétisme de sa prof.

« Comment une femme peut-elle être aussi longue ? s’interroge-t-il, subjugué. Elle marche ; non, elle se déplace ; non, elle se pavane, dans les drapés noirs de sa robe. Elle boit de l’eau ; non, elle la fait couler dans sa gorge comme dans une géode. Je m’imagine parcourir le chemin de sa bouche jusqu’à la sortie de son ventre. »

Rapidement pris sous l’aile de madame, qui a tutoyé la gloire à New York, où elle faisait chaque soir mine de se suicider sur scène (!), le gamin se voit confier le rôle d’un cancéreux. Il faudra, vraisemblance oblige, lui raser le crâne et révéler son coco.

Onirique satire

En 1984, Claude Meunier et Louis Saia dénonçaient dans Appelez-moi Stéphane l’emprise d’un acteur déchu sur ses élèves, dans l’esprit desquels il s’immisçait subrepticement. Dans une perspective moins caustique, et plus onirique, Antoine Charbonneau-Demers raconte une semblable relation tordue entre une mentore aux pieds d’argile et son petit apprenti. Un comédien doit-il d’abord se jouer son théâtre à lui-même ? se demande-t-il en se dévoyant dans les comprimés et l’alcool. Cette Marie-Thérèse, qui l’obnubile, souhaite-t-elle être sa mère, son amante, son guide ? L’admire-t-il ou la méprise-t-il ?

Parce que le réconfort se trouve parfois là où on ne le soupçonne pas, celui que l’on surnomme Coco se reconnaîtra éventuellement, signe que son délire s’aggrave, dans la figure de la reine des tragédiennes à la gomme, dont il dévore la biographie. « Je m’assois près des cendriers et j’ouvre le livre. Dressée pour être star. Michèle Richard s’invente. Je comprends, en lisant, qu’elle ment. Comme moi. C’est une artiste parce qu’elle s’est efforcée d’être assez malheureuse pour l’écrire. Michèle Richard est malheureuse et elle chie son malheur dans le hall d’un hôtel. »

Avec ses passages joliment surréalistes dans lesquels le comédien en herbe rêve à Kamelia Kaze, sulfureux alter ego de Marie-Thérèse Lambert, l’auteur de 22 ans signale subtilement que son roman appartient au monde de la satire sagace. Les phrases en italiques qu’il insère à même le paragraphe participent du même effort de décalage et permettent d’avoir accès au monologue intérieur d’un narrateur plus malicieux qu’il le laisse d’abord paraître.

En évoquant la mort de Marie Trintignant, assassinée par Bertrand Cantat dans une chambre d’hôtel lituanienne en 2003, Antoine Charbonneau-Demers joue avec le feu, mais, grâce à l’élégance de son écriture, ne sombre pas dans le mauvais goût. Sa fable railleuse est aussi amusante que son propos est limpide : le narcissisme rend aveugle, il demeure une des drogues les plus puissantes.

« Le soir, Marie-Thérèse nous invite à fêter la fin de L’Enfant-fleur. Un autre cocktail, une autre averse. Les choses dégénèrent toujours avant de prendre fin. Marie-Thérèse a rassemblé toute l’équipe chez elle. Il n’y a personne à qui parler, je ne connais personne. Mes parents ont été invités, et bientôt ils veulent partir parce que la soirée a assez duré. Marie-Thérèse voudrait que je reste. Je suis l’acteur de la pièce, après tout. Alors je reste et je salue tout le monde qui s’en va. »
 
Extrait de «Coco»

Coco

Antoine Charbonneau-Demers, VLB, Montréal, 2016, 224 pages