L’impudeur d’un livre-culte

«Je n’écrirais plus quelque chose comme ça. Il fallait être jeune et en crise», lance l’auteur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Je n’écrirais plus quelque chose comme ça. Il fallait être jeune et en crise», lance l’auteur.

Roman radical, violent et salvateur, «Marie-Hélène au mois de mars» regagne les rayons des librairies. Son auteur, Maxime Olivier Moutier, en parle plus de vingt ans après son écriture avec un singulier mélange de honte et de fierté.

Maxime Olivier Moutier n’a pas relu Marie-Hélène au mois de mars d’un bout à l’autre depuis sa première parution en 1998. Pourquoi ? « Parce que ça me touche encore ! répond-il sans hésitation. Même si j’ai 45 ans, quand j’en relis des bouts pour en parler dans les cégeps, par exemple, ça m’émeut. J’aime pas ça, et j’aime ça. Il y a des paragraphes extraordinaires. C’est haletant, tranchant, edgy. Je n’écrirais plus quelque chose comme ça. Il fallait être jeune et en crise. En même temps, c’est un livre qui me rend honteux parce qu’avec le recul, je trouve ça niaiseux d’avoir fait ça. »

D’avoir fait quoi ? D’avoir tenté de se pendre avec le fil d’un casque d’écoute afin de mater, dans cet espace fragile séparant les deux oreilles, les images de sa blonde on-and-off du moment au lit avec un autre homme. « Près des deux tiers de ce récit furent écrits alors que j’étais interné à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Sherbrooke. C’était en 1995. J’avais vingt-trois ans. À cette époque, la mort était partout », signale Moutier dans la « Note de l’auteur » précédant ce « roman d’amour » (on y reviendra).

Publiée trois ans après avoir été frénétiquement gribouillée en psychiatrie, cette troisième entrée dans l’oeuvre de Moutier — qui avait déjà publié chez Triptyque deux recueils de textes brefs, Potence machine et Risible et noir — jaillit comme une giclée de bile dans le paysage littéraire d’alors, grâce à son style à la fois logorrhéique, télégraphique et maniaquement calculé, brouillant les pistes entre journal intime, récit et thérapie en direct. En refusant de se démener pour marquer une distance entre ses idées et celles de son narrateur qui dégueule son dégoût de tout, et surtout de lui-même, Moutier ne présente forcément pas son meilleur profil, s’attire l’admiration des uns et le mépris des autres.

« C’est un narrateur qui se fout de tout, qui ne fait pas attention à ce qu’il dit. L’écriture l’aide à se reconstruire », explique-t-il lorsqu’on lui cite quelques passages d’une violence propre à retourner le ventre, entremêlant désirs de faire mal à l’autre et fiévreux fantasmes de mort.

L’inconfort que procure cette visite guidée des confins de la détresse tranche avec le lyrisme des stars de l’époque. « Pour moi, le milieu littéraire, c’étaient Christian Mistral et Louis Hamelin, se rappelle-t-il. C’est un livre qui prenait des permissions et qui en a donné, je pense. Ce que les cégépiens me disent aimer, habituellement, c’est qu’ils sont en contact avec un gars libre. C’est un livre cru, mais vrai. »

Impudeur nécessaire, ou pas ?

Malgré toutes les images sordides tyrannisant le narrateur de Marie-Hélène au mois de mars, la plus grande violence de ce livre-culte tient sans doute à son impudeur. En choisissant de préserver les véritables prénoms des acteurs de cette période trouble de son existence (certains gardent même leur nom de famille), Maxime Olivier Moutier entraînera avec lui plusieurs personnes sous la désagréable lumière de l’espace public. Une décision que l’on ne prend pas dans l’espoir de se réconcilier avec ceux qu’on a blessés, et qui pose toujours de façon spectaculaire la millénaire question de ce que l’art peut se permettre au nom d’une certaine vérité.

Est-ce que je republierais ça ? Peut-être pas. Je suis content de l’avoir fait, mais ce qui est sûr, c’est que ces événements ne seraient qu’une anecdote dans ma vie si je ne l’avais pas fait, alors que maintenant ça me définit en partie.

 

« Aujourd’hui, je prendrais plus de précautions », avoue l’auteur du récent Journal d’un étudiant en histoire de l’art. « Pourquoi heurter des gens pour rien ? Je me dirais peut-être que je n’ai pas besoin d’écrire ça comme ça, pour exprimer cette idée-là. En même temps, c’est le livre d’un gars qui écrit pour lui. Je ne savais pas alors, comme je le sais aujourd’hui, ce que peut être l’impact d’un livre. Est-ce que je republierais ça ? Peut-être pas. Je suis content de l’avoir fait, mais ce qui est sûr, c’est que ces événements ne seraient qu’une anecdote dans ma vie si je ne l’avais pas fait, alors que maintenant ça me définit en partie. »

Bien que d’un ton dont la dureté ne s’est pas adoucie depuis 1998, Marie-Hélène au mois de mars trouve aujourd’hui de nombreux rejetons sur le Web et les réseaux sociaux, où fleurit une nouvelle culture de la confession salvatrice et où l’on brandit sa propre nudité émotive comme un acte de courage. « C’est une oeuvre qui génère plus la controverse que lors de sa parution, pense malgré tout Maxime Olivier Moutier. Le tabou de la maladie mentale est encore fort. Je n’en reviens toujours pas mais, il y a quelques années, des parents ont essayé d’interdire le livre au cégep de Victoriaville, de peur que ça donne des idées suicidaires à leurs enfants. »

Un roman d’amour, vraiment ?

Roman d’amour. La mention placée sur la couverture de Marie-Hélène au mois de mars tel que publié d’abord chez Triptyque, et de nouveau placée en couverture de la récente réédition signée Marchand de feuilles, résonne toujours comme une provocation. Pourquoi qualifier ainsi l’histoire d’un jeune homme ne rêvant à rien d’autre qu’à son sang s’écoulant lentement dans le drain de la baignoire ?

« Parce que c’est un livre d’amour ! s’exclame Moutier. L’amour en littérature, pour moi, c’étaient les Harlequin, les chevaux et la plage, et je voulais dire que c’est aussi ça, l’amour. Ce qui arrive dans ce livre-là ne se peut que par l’amour. C’est un suicide d’amour. »

Existe-t-il vraiment une telle chose qu’un suicide d’amour ? « Je comprends ce que tu veux dire, mais la haine et l’amour, c’est proche, oui. Ce sont les gens qu’on aime qu’on hait le plus. On se crisse des gens qu’on n’aime pas, on ne les hait pas. »

« J’ignore encore pourquoi j’ai décidé de rendre publique une pareille chose, qui m’apparaît aujourd’hui tellement intime », se demandait Maxime Olivier Moutier en 1998. A-t-il depuis trouvé réponse à sa question ?

« Comme la psychanalyse, l’écriture permet de restructurer ce qui s’est écroulé. Vouloir faire quelque chose avec sa souffrance, c’est déjà vouloir rester en vie. Je pense que c’est ça, la réponse. »

Marie-Hélène au mois de mars

Maxime Olivier Moutier, Marchand de feuilles, Montréal, 2016, 257 pages