Des princes plus ou moins charmants

Michael Cunningham revisite une dizaine de contes traditionnels sous un habillage contemporain.
Photo: Yuko Shimizu Belfond Michael Cunningham revisite une dizaine de contes traditionnels sous un habillage contemporain.

La Belle et la Bête, Hansel et Gretel, Jack et le haricot magique : ces contes d’autrefois peuvent-ils encore avoir une résonance en 2016 ? Ces petites fables cruelles, avec leur incontournable leçon de vie, peuvent-elles encore servir de révélateurs des peurs et des angoisses de la société à l’ère de l’égoportrait et de Facebook ?

C’est en tout cas ce que croit l’écrivain américain Michael Cunningham (Les heures) qui, dans un recueil intitulé Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d’enfants et puis…, revisite en les adaptant une dizaine de contes traditionnels, surtout anglo-saxons. L’« habillage » est résolument contemporain — cellulaire, métro, télé —, de même que les thèmes : l’individualisme exalté, l’avidité des possédants, les écueils et les atouts de la marginalité. La langue, virtuose et douce-amère, recèle une bonne dose de cynisme et d’humour noir. Le tout donne un recueil plutôt inégal, lassant lorsque l’auteur se colle trop au modèle original, drôle et captivant lorsqu’il réussit à réinventer le canevas d’origine.

Dans une manière de préface intitulée « Dés-enchantés », Cunningham souligne que, de nos jours, presque tout le monde est à l’abri des malédictions et des sortilèges, sauf « les individus les plus rares, ceux auxquels ont été conférés non seulement le pouvoir et la renommée, mais aussi une beauté qui fascine les oiseaux dans les arbres, alliée à une grâce, une générosité et un charme si naturels qu’ils en deviennent des qualités ordinaires ». « Qui ne souhaiterait, demande-t-il, bousiller ces gens-là ? » L’envie, poursuit Cunningham, est inséparable de l’adulation dont jouissent les athlètes et les vedettes du petit ou du grand écran, les politiciens ou les têtes couronnées.

Dans La vieille folle, une fille mène une vie de débauche avant de se marier puis de se vautrer dans une vie insipide sur les tabourets d’un bar. Elle acquiert une réputation d’excentrique et de folle aimant initier les jeunes hommes aux joies de l’amour. Devenue vieille, elle se construit une maison en pain d’épices en banlieue. Un jour, un garçon et une fille tatoués trouvent refuge chez elle, puis se débarrassent de la vieille en l’enfermant dans… devinez quoi ?

Dans Jack et le géant, le héros, cynique et irresponsable, décide un matin de grimper le plant de haricot géant devant sa fenêtre et réussit à se sauver avec les sacs d’or du géant qui habite au-dessus des nuages. Insatisfait de la belle vie qu’il mène avec sa mère grâce à ce trésor, il retourne chez le géant pour lui voler sa poule aux oeufs d’or. Même s’il possède désormais tout ce qu’il peut désirer, le voilà qui retourne encore une fois chez sa victime pour dérober la harpe d’or, poursuivi par le géant qui se tue en tombant du haricot. L’avidité et l’âpreté au gain récompensées !

Dans un autre des meilleurs contes, la Belle se rend chez la Bête pour l’amadouer par suite des malédictions proférées par celle-ci contre son père. La Bête se change bientôt en prince charmant, mais avec toujours au fond des yeux un appétit… de bête. Peut-être eût-il mieux valu que la Bête ne se change pas en prince ?

Magnifiquement illustré par Yuko Shimizu, le dernier ouvrage de Michael Cunningham réserve au lecteur de bons moments, même s’il sent un peu trop l’exercice de style et ne convainc pas tout à fait.

Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d’enfants et puis…

Michael Cunningham, traduit de l’anglais par Anne Damour, Belfond, Paris, 2016, 197 pages