Les journalistes sur la ligne de feu parlementaire

Le premier ministre Pierre Elliott Trudeau se détend avec les membres de la Tribune de la presse à bord de son avion de campagne en 1972. 
Photo: Peter Bregg La Presse canadienne Le premier ministre Pierre Elliott Trudeau se détend avec les membres de la Tribune de la presse à bord de son avion de campagne en 1972. 

Ottawa n’est pas une ville ennuyeuse pour les membres de la Tribune de la presse dont le quotidien est rythmé par l’actualité de la Chambre des communes. On le constate en feuilletant Les coulisses de la Tribune, un petit ouvrage bilingue célébrant le 150e anniversaire de la presse parlementaire canadienne.

En 1866, c’est dans un parlement tout neuf que débarquent les premiers reporters exilés sur les rives boisées de la rivière des Outaouais. À l’aube de la Confédération, les députés débattent de la plus récente invasion des Féniens, ces Américains d’origine irlandaise qui veulent obtenir l’indépendance de l’Irlande en échange de la colonie canadienne.

Le parlement de John A. Macdonald et de Wilfrid Laurier est détruit par les flammes un demi-siècle après son inauguration, par une nuit glaciale de février 1916. Albert Carle, le correspondant du Devoir, doit ramper pour échapper au brasier, explique Jennifer Ditchburn, l’auteure principale de ce livre rédigé par les membres de la Tribune.

Il serait impossible de travailler jour après jour dans cet endroit étrange qu’est la colline parlementaire sans poser quelques gestes de respect mutuel et partager un rire occasionnel

 

Mardi gras

Que ce soit à Ottawa ou à Québec, les collines parlementaires regorgent d’histoires de boisson. Kate Malloy, du Hill Times, relate le cas extrême d’un journaliste ivre qui s’est réveillé enfermé dans un bureau de député après une soirée bien arrosée. Pris de panique, le malheureux scribe, dont on ne dévoile pas l’identité, a sauté par une fenêtre avant de se casser les jambes trois étages plus bas.

Cet incident rocambolesque est survenu au lendemain de l’un des banquets de la Tribune où les journalistes invitent les élus de leur choix. Bien qu’ils se soient un peu affadis, ces Mardis gras parlementaires ont récemment vu défiler une gouverneure générale en robe de chambre, une journaliste en bikini et un Stephen Harper portant un casque de Darth Vador.

Certains convives auraient peut-être mieux fait de rester chez eux. On pense à l’ancienne gouverneure générale Michaëlle Jean, qui sera critiquée pour s’être moquée de la consommation passée de cocaïne du chef péquiste André Boisclair. Elizabeth May, du Parti vert, a elle aussi créé un malaise en livrant un discours pénible heureusement interrompu par la ministre conservatrice Lisa Raitt, dans un élan de pitié.

Pour étancher leur soif… de nouvelles, les membres de la Tribune ont longtemps fréquenté le Press Club, où se mêlaient les élus, les diplomates et les lobbyistes. Selon Kate Malloy, cette proximité entre journalistes et politiciens n’existe plus. Sa dissolution s’expliquerait notamment par l’élection d’un fort contingent de députés bloquistes et réformistes en 1993. « Les deux partis n’avaient aucune racine ici », constate Manon Cornellier, du Devoir.

La prise du pouvoir par Stephen Harper a également bousculé les habitudes sur la colline par l’imposition d’une liste de journalistes pouvant poser des questions au premier ministre. Après une décennie d’opacité conservatrice, le changement de garde libéral a détendu l’atmosphère dans les couloirs de la Chambre des communes. « Les premiers signes sont positifs, écrit la journaliste Tonda MacCharles, mais déjà, des récriminations familières se font parfois entendre à propos de l’accès aux ministres à leur sortie du cabinet, aux séances d’information ou au premier ministre lui-même, laissant présager des conflits à venir. »

Sharp Wits & Busy Pens. Les coulisses de la Tribune

Sous la direction d’Hélène Buzzetti et Josh Wingrove, Hill Times Books, Ottawa, 2016, 150 pages